Facebook Twitter

SOUTIEN POUR NOTRE DAME

SOUTIEN POUR NOTRE DAME SOUTIEN POUR NOTRE DAME

Reportages

LA PAIX EN DENTELLES - Robert SABATIER

Découvrez ci-dessous la préface du livre "La Dentellière" de Mick Fouriscot, écrite par Robert Sabatier** - Parution en  1979

 

   C’est dans le village de Saugues, en Haute-Loire, que, pour la première fois, dans ma petite enfance, j’ai vu ces vieilles dentellières dont on disait alors qu’elles étaient les dernières. Le soir, ma grand mère allait veiller chez « la Clerc » qu’on appelait ainsi parce qu’elle était la veuve d’un suisse d’église, dans une modeste épicerie aux odeurs aromatiques où l’on s’asseyait en rond sur des sacs de légumes secs, des tabourets ou des caisses, dans une froide obscurité (il fallait bien économiser l’électricité), la chaufferette sous les pieds et souvent la goutte au nez. La plupart de ces femmes, toutes en coiffes retenues par un joli ruban, ravaudaient, tricotaient des chaussettes à quatre aiguilles ou faisaient de jolis gants de fil au crochet.
Mais il en était deux, celles qui se plaçaient ou faisaient le plus près de la porte vitrée pour profiter de l’obscure clarté de la ruelle médiévale, qui maniaient rapidement et délicatement tout un outillage, pour moi mystérieux, fait de fuseaux, de ciseaux, d’épingles à têtes de cire en grande quantité, sur le carreau au rembourrage si doux au toucher. Je rêvais alors à d’étranges géométries, à des dédales compliqués et je me demandais comment ces dames au visage si tranquille pouvaient s’y retrouver dans des enchevêtrements bien plus inextricables que ceux du fil de lin de ma canne à pêche.
 
   Ces maîtresses d’un haut savoir ancien, je sentais bien que ma
 «mémé» les enviait ; il arrivait même qu’elle fit de judicieuses remarques pour montrer qu’elle n’était pas tout à fait étrangère à cet art.
Moi, j’aimais le mot dentelle, il me semblait que ce mot à finale féminine était le seul qui pût convenir à la chose. Je m’approchais, je regardais courir les doigts et voyais naître une splendeur de miracles aériens. Certes, les dessins étaient  tracés  sur un modèle qu’il fallait suivre, mais parfois le goût de la nouveauté prenait l’une d’entre elles, et il fallait imaginer, inventer, avoir du « biais », savoir adapter les points, utiliser toutes les ressources et les procédés. J’aimais les voir entourer les épingles deux ou trois fois, faire une boucle, planter d’autres épingles, croiser les fils, les tordre, déplacer ces fuseaux dont le bois lisse, la forme me plaisaient, et qui semblaient babiller sous les doigts, poursuivre de mystérieuses conversations, petites poupées travailleuses, fourmis sans jamais en repos.
Ces dentelles où allaient-elles ? Le petit garçon que j’étais ne le savait pas très bien, mais il y avait alors les personnages venus de loin qui passaient pour « lever » les travaux dont quelque élégante se parerait.
       
 Car la dentelle était un peu le lien entre le monde villageois et la ville. Les femmes des campagnes trouvaient là de petits profits qui aidaient aux besoins du ménage ou permettaient d’adresser un colis ou un mandat au petit fils militaire, de la charcuterie ou de la tomme aux cousins exilés à Paris ou à Lyon. La dentelle, j’en suis sûr, formait le goût de ces femmes, et, sans vouloir user du langage des sociologues, permettait une ouverture, une communication, une formation non seulement manuelle mais aussi intellectuelle et artistique. Car la dentelle qui parerait les frivolités n’était pas frivole, elle était singulièrement intelligente jusque dans ses dénominations imagées qui faisaient appel à l’analogie poétique. J’ai oublié, mais je crois qu’il était question de noms d’animaux comme le loup et la mouche, le serpent ou l’araignée, ou même des noms religieux, des noms de ville….J’avoue mon  ignorance, j’en ai quelque honte, n’ayant à proposer au seuil de ce livre que des images vagues et lointaines, mais tellement douces à ma mémoire, tellement sentimentales que la goutte d’encre tremble un peu au bout de ma plume…/…
 
A Saugues, mon village, celui de parents et de grands-parents, d’aïeux loin dans le temps, il en fut des dentellières comme des béates, ces femmes qui donnaient tout d’elles-mêmes à Dieu et aux êtres humains, elles disparurent peu à peu et bientôt la dernière devint une sorte de phénomène, une survivante. Elles font partie pour moi de la mélancolie des souvenirs, comme les coiffes, les vieux costumes qu’on ne voit plus que dans les fêtes folkloriques. Où sont les dentellières ? Où sont les neiges d’antan, les belles neiges de dentelle qui naissaient sous les doigts des fées ?

Les belles, les "blondes", les exquises dentelles des femmes de mon pays aux confins du Velay, du Gévaudan, et de l’Auvergne, elles s’en transmettaient depuis trois siècles et plus le secret. Ces productions de la main humaine m’apparaissent comme l’âme même de mon pays. Celles qui les ont faites ne se vouaient pas uniquement à leur art. C’est souvent après les travaux des champs, la cuisine, le nettoyage des écuries ou la traite des vaches qu’elles lavaient leurs mains pour se métamorphoser en servantes d’un délicat artisanat. Mon chauvinisme a fait que je n’ai guère envisagé les dentelles d’autres lieux, Malines, Valenciennes, ou Venise, mais je suis bien heureux que mes aïeules, mes anciennes aient eu des sœurs en d’autres villes. Et puis, ces dentelles que je croyais mortes avec les dernières dentellières, j’ai la joie de savoir que le secret ne s’en est pas perdu. Je sais que notre siècle, à la recherche des vraies valeurs, est ou sera celui d’une renaissance de la dentelle et rien n’est plus réjouissant.
Dans le désordre de mon enthousiasme, n’ai-je-pas omis l’essentiel, ce que les dentelles du Puy m’ont murmuré dès mon enfance à l’oreille ? Elles furent pour moi dans une obscure boutique la danse et le chant. Elles disaient, mieux que des paroles, qu’à la rudesse de la vie rurale, qu’aux rigueurs du climat burinant les visages, qu’aux forces volcaniques, répondait la délicatesse cachée de l’être intérieur.
Mes anciennes avaient des corps de solides travailleuses et des âmes de fine dentelle. Aurais-je dit à une de ces disciples de Minerve et d’Arachné, la Marie ou la Victoire, qu’elle était une artiste qu’elle serait partie de ces bons rires d’autrefois, francs, chaleureux et moqueurs et qu’elle m’aurait jeté quelque quolibet dans la vieille langue du pays, comme " manièrouse" ou "couflaïre". Et pourtant je crois que l’art, que la culture, que la civilisation véritables, c’est cela, la dentelle. Adieu mes bonnes mères dentellières d’autrefois. Salut, jeunes dentellières d’aujourd’hui qui portez l’espoir qui luit, comme disait Verlaine,
« comme un brin de paille dans l’étable ».
   Robert Sabatier**

**Robert Sabatier est né le 17 août 1923 à Paris,  écrivain et poète français originaire de Saugues, petit village de Haute-Loire.
Il a écrit des romans, des essais, des recueils d’aphorismes et de poésies. Elu à l’Académie Goncourt en 1971, ainsi qu’à l’Académie Mallarmé ; Il est l’auteur d’une Histoire de la Poésie française.
Elevé à Montmartre, puis dans le quartier du Canal Saint-Martin, il a raconté son enfance dans une trilogie célèbre : Les Allumettes Suédoises (1969), Trois sucettes à la menthe (1972), Les Noisettes Sauvages (1974).
Il a  passé toutes ses vacances scolaires  à Saugues, petit village de la Haute-Loire, chez sa grand-mère.
 

(Sources : Wikipédia)

 

  

 
6332 295 visiteurs
Mis à jour le 14 mai 2019
 
Mentions légales-www.itnt.fr
bibliothèquetissuthèquereportagescoin des cartophilesvisite virtuellevente surprisefabrication / réparationformations en ligne nouveauté