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AIGUILLE EN FETE

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Reportages

ELECTION DE LA REINE DE LA DENTELLE (40e chapitre)

 Un dimanche de juillet eu  lieu l'élection au Puy de la reine de la dentelle. Cette manifestation, organisée à l'initiative de la Chambre syndicale de la Dentelle à la Main, eu un énorme succès. Les différents ateliers avaient été sollicités pour élire leurs plus jolies dentellières, ce qui avait donné lieu à beaucoup de remue-ménage et d'émulation parmi les jeunes filles.
Le samedi précédent l'élection, en faisant mon marché, j'avais rencontré de nombreuses amies très au courant des festivités. Dans nos petites villes de province, il est un grand plaisir, partagé tant par les hommes que par les femmes, qui est la rencontre, aussi bien chez le boulanger que chez la mercière ou sur le bord du trottoir, de l'amie vu la veille ou il y a quinze jours, de la cousine, du collègue de travail ou de la voisine. Les nouvelles alors s'échangent, nouvelles toujours adaptées à la rencontre :  politique, informations locales, santé de la famille, chereté de la vie, recettes de cuisine, dernière mode. Tout y passe, tout se dit, tout s'écoute, tout se colporte. C'est un sport, c'est un jeu. L'anonymat, chez nous, n'existe pas. Chacun participe à la vie des autres avec les avantages et les inconvénients qui en découlent. Si la ménagère rentre chez elle avec les paniers pleins, elle a aussi fait provision de nouvelles.
J'avais donc appris, ce matin-là, qu'on construisait au Jardin Vinay un énorme carreau pour servir au sacre de la reine de la dentelle. Bien évidemment, paniers posés, je m'y étais rendue en déjouant la surveillance des gardiens. Je n'étais d'ailleurs pas la seule à être entrée de cette façon dans le jardin.

 
Un gigantesque carreau d'un mètre de haut sur quatre mètres quarante de large, supportait une roue au diamètre impressionnant. Le tout était posé sur une triple estrade. Ce carreau, garni de velours rouge, s'ornait de galons dorés et de bandes de dentelle. Des épingles de trente-cinq centimètres de long, chapeautées de boules de quatre centimètres de diamètre, étaient piquées dans un grand carton-modèle. Les fuseaux, embobinés de cordes, mesuraient bien soixante-dix centimètres de long. Je restais suffoquée devant ce monument et imaginais la géante capable de l'utiliser pour faire de la dentelle...
Sur le devant de ce carreau était aménagée une alcôve avec un divan. Des personnalités ponotes s'affairaient autour de ce "métier" et parlaient avec importance. Je reconnaissais Messieurs Oudin, le président de la Chambre syndicale qui s'entretenait avec Badani, président du Comité des Fêtes ,  Bérard et Audiard, fabricants de dentelle, et Laget le tapissier  qui  finissait de décorer le carreau.
 
M'étant approchée, je les entendis parler entre eux :
- Savez-vous que Sabatier, le président du Comité des Fêtes de Paris, a quitté en voiture la capitale ce matin pour coucher à Clermont-Ferrand et arriver demain matin pour les cérémonies ?
                                    
- Mais, dis-moi, Oudin, ce Sabatier, c'est bien un Vellave?
- Oui, oui, ma tante connaissait sa mère.
- Tu sais combien de reines viennent avec lui ?
- Ily a la reine de Paris de cette année, Simone Maître. Les autres reines s’appellent Mlle Durand et Raymonde Charmaillac.
- Hé bien, dis donc, notre reine va être bien entourée.
- Tu ne peux pas mieux dire, puisqu'il y a aussi la reine de la colonie russe de Paris, une beauté, parait-il, Louise Popoff, fille d'un colonel de l'ancienne garde du tsar.
- Maintenant, il faut se préparer pour le concert de ce soir.
Détentrice de ses précieux renseignements, je rentrais chez moi en divulguant ces trois dernières informations.

Le concert

Il faisait un temps idéal ce samedi soir. Le Jardin Vinay, brillamment illuminé, était envahi par une foule nombreuse qui se pressait pour assister au concert donné par les Etablissements Holtzer d'Unieux.

                      
Sitôt après leur arrivée, vers quatre heures de l'après-midi en gare du Puy, les trois cent cinquante exécutants de la Fanfare et de la chorale d'Unieux avaient défilé à travers la ville jusqu'au Nouvel Hôtel où ils s'étaient reposés avant la représentation du soir. Sous la direction de monsieur Point, nous écoutâmes les voix et les instruments s'élever dans la nuit étoilée. "Les Cloches du Pays ", de Darcieux, le " Largo " de Haendel, des chants russes, puis la Marche de Tannhauser, de Wagner, et bien d'autres, dont j'ai oublié le nom, figuraient au programme. Une véritable ovation éclata à la fin du concert qui avait duré deux heures. Les spectateurs, en se dispersant dans les allées du jardin, fredonnaient les airs qu'ils venaient d'entendre.
 

La cérémonie du couronnement de la reine
 

Le dimanche matin, une salve d'artillerie nous rappela qu'il y avait fête ce jour-là dans notre ville. Une foule considérable, venue des environs, se répandait dans les rues du Puy pour cette occasion.

 
   A dix heures, un défilé de voitures fleuries occupées par les déléguées des ateliers de dentelle parcourut les rues et se dirigea vers l'immeuble de « La Dentelle au Foyer ». C'est dans ce bâtiment que devait avoir lieu la première cérémonie. Accompagnée par les accords d'une aubade jouée par l'Amicale Saint-Michel, la reine de la dentelle du Puy, Florentine Joubert, entourée de ses demoiselles d'honneur, pénétra dans la salle des séances de la Chambre syndicale. Bien évidemment, ces demoiselles portaient de belles robes en dentelle du Puy confectionnées... à Paris.
Puis, les reines de Paris firent leur entrée au milieu des applaudissements. Après les discours d'usage et les cadeaux en dentelle, les personnalités et les reines quittèrent, toujours en voitures fleuries, " La Dentelle au Foyer" pour se rendre à l'Hôtel de Ville par l'avenue de la Dentelle, le boulevard Maréchal-Fayolle, la rue Pannessac.
Une foule immense se pressait devant la mairie tandis que toutes les fenêtres entourant la place du Martouret affichaient complet. Les sapeurs pompiers en grand uniforme faisaient la haie dans le hall et le grand escalier de la Mairie, et donnaient ainsi de l'importance à l'accueil. Notre maire, monsieur Durand, et son conseil, reçurent avec beaucoup de plaisir et de dignité tout ce beau monde. Après un discours très élogieux, le maire offrit un beau bijou à chacune des reines. Puis eu lieu la visite protocolaire à la préfecture.

Le sacre
Après avoir pris un ticket d'entrée au Jardin Vinay, je pus assister au couronnement de la reine. Dans l'alcôve du carreau, se trouvaient les reines de Paris et celles de la dentelle ; devant elles, avaient pris place les demoiselles d' honneur et les déléguées des dentellières, plus bas les felibres et l'orchestre Pitacco en costume vellave, enfin la chorale et la fanfare d'Unieux. Tout était en place pour le couronnement.
Avec le plus grand sérieux, la reine de Paris posa le diadème sur la tête de notre reine au milieu des acclamations. Après de nouveaux discours, il y eut une représentation de danses locales, puis un gymkhana d'automobiles.
Il y avait aussi au programme un départ en ballon sphérique de dix-huit mètres cubes mais, hélas, le ballon refusa de monter dans le ciel !...
La fête se termina par un magnifique feu d'artifice. Pendant ce temps quatre-vingts personnes assistaient au banquet servi à l'Hôtel de la Loire.
Une partie du discours prononcé par Oudin à l'intention des reines m'est parvenue et je me fais un plaisir de le restituer dans des termes qui font sourire maintenant, mais qui étaient pourtant le reflet de nos mentalités et de nos espoirs d'alors.

         
« Cette dentelle vous remercie de lui avoir donné pour un jour un éclat nouveau en la symbolisant avec tant de charme et si naturellement, parce qu'elle s'identifie à la beauté de la femme, soit qu'elle orne sa robe et sa lingerie, soit qu'elle entre dans la décoration de son foyer. Reine de la dentelle, vous représentez aussi ces milliers d'ouvrières de nos campagnes dont le travail patient et anonyme fait fleurir l’œuvre des dentellières, car en rendant hommage au travail modeste, à la simplicité de la dentellière, j'entends ne pas oublier le fabricant qui a la plus grande part dans cette production artistique sans cesse renouvelée et sans lequel il n'y aurait que redites, monotonie et décadence.
Ce jour marque l'union complète de deux dentelles, si je puis m'exprimer ainsi. La dentelle à la main dont le nom s'inscrit au tableau des plus anciennes industries françaises, qui a traversé des crises terribles pour laquelle nous luttons encore tous les jours, qui a un passé glorieux et qui sera éternelle.
La dentelle mécanique, jeune, ardente, ne connaissant que les joies du succès. Parfaitement outillée, elle va partir à la conquête du monde sur les ailes de la renommée de la dentelle du Puy qui lui a préparé les voies. Avec grande joie, nous assisterons à ce triomphe transformant notre ville et illustrant une fois de plus notre petite patrie. Cette fête, si complètement réussie, symbolise encore l'entente séculaire et probablement unique au monde, des fabricants avec leurs ouvriers, des patrons avec leurs employés. »
Ce discours ne pouvait que me rapprocher de Paul, ouvrier en mécanique ! Mais je conserverais tout de même ma fierté de dentellière-main...





 

 
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Mis à jour le 21 mars 2019
 
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