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Reportages

LA DENTELLE MECANIQUE (37e chapitre)

 En 1903,  Jean-Baptiste estima que le temps était maintenant venu de se lancer dans la mécanique.
Il décida d'entreprendre un nouveau voyage à Barmen où il commanda les fameux métiers mécaniques.
 De retour au Puy, il envoya pour quelques semaines dans cette ville allemande ses fils, Paul et le petit Léon, âgé de dix ans, pour s' initier au fonctionnement des machines et se perfectionner en allemand. L'habitude de vivre dans un milieu où la dentelle était le menu de tous les jours devait leur faciliter cet apprentissage.
Pendant ce temps, Jean-Baptiste faisait une nouvelle fois appel à Achille Proy pour édifier l'usine (voir photo chapitre précédent) qui allait accueillir ces métiers.
                  
     
Construite un peu plus bas que le château, dans la rue des Capucins, elle serait la réplique exacte des grandes filatures du Nord de la France. Rapidement terminée, elle fut prête à recevoir les métiers Krenzler que les fils Fontanille ramenaient d'Allemagne. Ils amenaient aussi avec eux un contremaître allemand, Ernst Hütteman, et sa femme.
 En effet, ces métiers demandaient, surtout à leur début des soins attentifs et il était indispensable qu'un technicien soit attaché à leur bon fonctionnement. La plupart du temps, les techniciens étaient formés sur les lieux de fabrication des métiers.
Tout comme les premiers métiers anglais installés à Calais étaient surveillés et réparés, dans le plus grand secret par des techniciens anglais afin de conserver le plus longtemps possible le monopole de la fabrication aux pays d'origine, les métiers allemands du Puy étaient également entre-tenus par un Allemand.
 Mais, si les contremaîtres anglais étaient détestés par les ouvriers, du Nord, il n'en était pas de même pour Ernst Hütteman au Puy. Malgré l'ambiance germanophobe du début du siècle, cet homme allait s'attirer respect et amitié de la part des ouvriers pour le sérieux avec lequel il entretenait et faisait marcher les machines, mais aussi pour la patience dont il faisait preuve lorsqu'il enseignait leur fonctionnement.
Les commandes de dentelle, tant à la main que mécanique, affluaient de plus en plus chez J.B. Fontanille qui ne redoutait pas la concurrence des trois ou quatre usines créées avant la sienne. C'était la mort qu'il fallait plutôt craindre... Elle emporta Jean-Baptiste en 1906.
Une nouvelle fois, une femme, son épouse Maria  comme l'avait fait Marie cinquante ans plus tôt  allait prendre la direction de la Société Fontanille avec une détermination, un courage et un sens des affaires extraordinaires. Ses fils étaient encore jeunes. Elle les fit voyager, visiter les comptoirs, apprendre des langues, conclure des accords. Elle les menait aussi durement que leur grand-mère l'avait fait pour leur père.
Elle confirmait aussi Ernst Hütteman dans ses fonctions de contremaître au salaire énorme de 300 francs par mois, alors qu'une plieuse en dentelle ne gagnait que 45 francs. Les métiers cliquetaient nuit et jour, les équipes d'ouvriers se remplaçaient toutes les douze heures. Mon pauvre Paul était entré à l'usine des Capucins en 1907. Trop jeune pour travailler aux métiers il avait été placé à l'atelier de finition avec les plieuses. Il enroulait sur de petits cartons bleus et rigides trente-trois mètres de dentelle qu'il maintenait par une petite épingle. Une plieuse écrivait ensuite sur une étiquette le numéro de référence et le nombre de mètres.

Les plieuses étaient dirigées par une vieille femme qui ne plaisantait pas. Le moindre écart était relevé. Une niche creusée dans un mur servait d'habitacle à une Vierge qui paraissait satisfaite d'entendre les femmes réciter des dizaines de chapelets ou chanter des cantiques.
J'avais hâte de quitter toutes ces femmes et d'aller aux métiers avec les hommes, me disait Paul lorsqu'il évoquait ses souvenirs.


Paul commençait sa journée de travail à sept heures et demie du matin et la terminait à sept heures du soir avec une pause d' une heure et demie pour avaler le «manger» que chacun apportait dans sa gamelle. La semaine anglaise n'existait pas et le samedi était comme les autres jours. Bisseigne ! quand j'entends les gens se plaindre maintenant je pense au passé et à la satisfaction que nous avions d'avoir du travail!

Les ouvriers, pour la plupart d'origine paysanne, travaillaient souvent avec leur femme aux Capucins, lui aux fuseaux dans un bruit, d'enfer, elle comme bobineuse ou plieuse. Les hommes étaient vêtus selon leur travail du pantalon et de la veste en toile bleue ou de la blouse grise.
Madame Maria, me racontait Paul, passait le matin et l'après-midi dans les ateliers. Elle voyait tout, entendait tout, savait tout. Elle appelait les ouvriers par leur prénom et se tenait au courant de la vie de chaque famille.
C'était à l'époque une jolie femme, pas très grande, au gros chignon de cheveux brun roux, les traits fins, les lèvres bien ourlées, le petit menton volontaire, de grands yeux noisettes qui vous regardaient droit et ferme et auxquels il ne fallait pas en conter.
Madame Maria avait donc continué à fabriquer dentelles-main et dentelles mécaniques.
Si, à la mort de Jean-Baptiste, l'usine comptait une centaine de métiers, à la veille de la guerre, en 1913, il y en avait trois cent trente-huit. La quantité de dentelle-main était stationnaire. Par contre, la fabrication de la dentelle mécanique avait été multipliée par dix, et atteignait alors 10.000 kilogrammes par an. Les dix ouvriers de 1906 étaient devenus quarante-trois en 1913.


Le 2 août 1914, Ernst Hütteman reçut son ordre de mobilisation. Il devait partir pour l'Allemagne. Il quitta l'usine et madame Maria avec regret. Il s'était beaucoup plu au Puy. Paul me racontait qu'il avait serré la main à tout le monde, et que tout le monde était bien triste. Jamais il n'est revenu au Puy, jamais il n'a donné de ses nouvelles. En Allemagne comme en France, tant d'hommes sont morts...

 
Madame Maria décida d'arrêter en 1914 le commerce de dentelle à la main pour se consacrer uniquement à la mécanique.
Elle renvoya la mère de Paul qui avait fait pour elle pendant des années de la dentelle à la main, et lui trouva une place chez Oudin.
Mon Paul était parti au front comme Paul Fontanille et son jeune frère Léon.
Pendant toute la guerre, madame Maria continua à faire marcher l'usine. Elle n'avait plus que douze ouvriers et faisait des prodiges pour se ravitailler en coton, lin et soie et faire tourner les métiers malgré l'absence de Ernst Hütteman. A la fin de la guerre, elle avait à nouveau trente-deux ouvriers.
Le jour de l'armistice les cloches sonnèrent et le travail cessa à cinq heures. Les fils Fontanille étaient revenus de la guerre, mon Paul aussi, et il avait repris sa place à l'usine.

Comme je l'ai déjà écrit, il y avait, de mon temps, moins d'habitants au Puy, tout le monde connaissait but le monde et savait précisément d'où sortaient les gens, quelles étaient leurs alliances et ce qu'ils faisaient.
Toute l'histoire de la famille Fontanille m'a été racontée par mon pauvre Paul. Le soir, il me disait :
- Madame Maria, c'était un vrai homme, heureusement qu'elle nous avait gardé l'usine pendant la guerre, dis-moi, qui aurait pu le faire à sa place?
Il existait une tradition que madame Maria et les fabricants du Puy, main et mécanique, ne pouvaient pas ne pas respecter, c'était la messe annuelle en l'honneur de saint François Régis, patron des dentellières.
Cette messe avait lieu au mois de juin à six heures du matin, pour ne pas perturber la journée de travail.
Les fabricants, les négociants, les leveuses et les dentellières se retrouvaient à l'église du Collège en vêtements du dimanche. L'ordre de préséance était respecté, et jamais, au grand jamais, une dentellière n'aurait eu l'idée de s'asseoir dans les premiers rangs, à côté d'un fabricant. A chacun sa place.

  
Noël était aussi jour de fête. Les familles étaient invitées à l'intérieur de l'usine. A cette occasion, des récompenses en argent, des médailles, étaient distribuées aux plus méritants.
Au Premier de l'An, il y avait échange de bons vœux avec le discours prononcé par le plus ancien.


 



 
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Mis à jour le 14 mai 2019
 
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