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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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LA RENCONTRE (36e chapitre)

LA RENCONTRE 

Attachée à mon métier je regardais avec angoisse et colère l'importance que prenait la dentelle mécanique. De nombreux fabricants main fermaient leur atelier, des commerçants se reconvertissaient. J'enrageais et je serais bien « descendue » dans la rue comme en 1848 lorsque le misérable bonhomme appelé du fait de sa maigreur « le vent l'emporte » criait « A bas la mécanique ». Il était suivi d'une foule de pauvres gens qui l'avaient aidé à enfoncer la porte d'un atelier où se trouvait une machine à faire de la tirette. Maintenant, le mal était plus grave puisqu'il s'agissait de grosses usines.
Je confiais mes inquiétudes à Justine, une aponçeuse qui travaillait avec moi chez Oudin. Elle était de mon avis, mais n'osait pas trop prendre parti à cause de son fils Paul qui était précisément dans la mécanique.
Un samedi, en allant faire mon marché je rencontrais Justine accompagnée de son fils. Il n'était pas vilain garçon, mais il était chez l'ennemi ! ! !

Par la suite, nous échangeâmes quelques mots chaque fois que nous nous croisions, mais si, par malheur, nous parlions « dentelle », nous nous disputions d'une façon abominable.
- Tu es une arriérée, l'avenir est à la Dentelle mécanique qui donnera à manger à tout le monde! A continuer à faire ton métier de « crève la
faim » tu deviendras bossue. aveugle et tuberculeuse !
Je n'étais pas en reste dans les échanges de politesse.
- Tu devrais avoir honte de parler de cette façon. C'est la dentelle que faisait ta mère qui t'a nourri ; mon métier est noble. Je crée des tissus fabuleux qui sont portés par de grandes dames. Tout est propre et raffiné dans la dentelle, tandis que toi, tu as les mains sales, tu obéis à une machine et tu affames les dentellières.
Nos disputes n'avaient, pas de fin. Nous ne voulions ni ne pouvions les achever, car nous étions bien ensemble, et d'un commun accord, un jour, nous décidâmes de ne plus parler de dentelles à la main, ni de dentelles mécaniques. Nous campions certes sur nos positions, mais nous avions envie de nous occuper de nous.

 Les Fontanille


Je me suis donc mariée avec Paul, toujours ouvrier dans une usine de dentelle mécanique (hélas !). Dans le Velay, il n'existe pas une famille (à moins que ce ne soient des étrangers venus d'une autre région), qui n'aie compté, une ou plusieurs dentellières dans ses membres. La mère de Paul avait été leveuse chez Maria Fontanille avant d'être aponçeuse comme je l'ai dit chez Oudin, célèbre dentellier-main, tandis que Paul travaillait à l'usine des Capucins, chez les fils de Maria Fontanille.
Les Fontanille, à la lointaine origine piémontaise, étaient venus s'installer dans le Velay à la fin du Moyen Age. D'abord paysans, ils étaient, à la fin du XVlllème siècle, bourreliers place du Breuil, ou grainetiers rue Pannessac.
Le surprenant, dans cette famille était la personnalité des « pièces rapportées », en particulier des épouses.
Il y avait d'abord eu Marie Mallet, née en 1830 à Saint-Julien-Chapteuil. Elle avait épousé Georges Fontanille dont elle avait eu un seul enfant, Jean-Baptiste.
Veuve à vingt-huit ans, elle avait: « flairé » rapidement l'importance que la mode allait donner à la dentelle, et ouvert au Puy, en 1860, place du Plot et plus tard boulevard Saint-Louis, deux magasins de dentelle, avec dessinateurs, leveuses et aponçeuses. Les dentellières étaient disséminées dans la campagne environnant Le Puy.
En raison de la qualité de la production dentellière vendue par Marie, la clientèle était vite devenue importante, élargie par l'arrivée d'acheteurs étrangers qui fréquentaient assidûment ses magasins.
Marie Fontanille, en établissant ainsi des relations commerciales avec l'Angleterre, l'Allemagne et même les Etats-Unis, permettait par la suite à son fils d'ouvrir comptoirs ou dépôts dans ces pays.
Marie augmentait régulièrement ses ventes. Son commerce très prospère devenait le point de départ de la réussite de la famille Fontanille.
Volontaire, courageuse et travailleuse, elle décida que son seul fils, Jean-Baptiste, né en 1855, deviendrait un chef d'entreprise capable et efficace. Il fallait donc l'élever sévèrement et le diriger de main de maître, comme elle le faisait dans ses affaires.
Par acte de justice, Marie émancipa son fils en 1874 à l'âge de dix-huit ans. Majeur, il visitait l'Europe, étudiait, comparait et adaptait très souvent ce qu'il voyait (nouveautés ou façon de travailler) à la technique de l'entreprise familiale.
Il épousa Maria Brun, originaire de Craponne-sur-Arzon, dont il eut deux fils, Paul, né en 1883, et Léon, en 1893.
Avide d'apprendre, et laissant à sa mère le soin de continuer à gérer les commerces, Jean-Baptiste s'embarqua pour les Amériques en 1890. Là encore, il étudia les méthodes de travail de ce pays tout neuf et les innovations techniques.
A son retour au Puy, il incita deux célèbres dentelliers du Velay, Farigoule et Surrel, à traverser l'Atlantique pour participer à l'Exposition Internationale de Chicago en exposant leurs dentelles.

  
La dentelle à la main, partout appréciée, était de plus en plus à la mode. Jean-Baptiste ouvrit des comptoirs à Paris et à Londres, ainsi qu'un dépôt à New York. Il participa aux grandes expositions internationales fort à l'honneur à cette époque et jugées irremplaçables pour relancer les produits de luxe dont la France avait alors le quasi monopole.
Jean-Baptiste devenant un notable, se devait d'avoir une maison en rapport avec son état. Il en confia la construction à un architecte, Achille Proy, originaire de la région lilloise.

Achille Proy construisait dans un style néogothique représentatif d'un rang social. Aussi, la maison de Jean-Baptiste, appelée « le château », bâtie à flanc de coteau en 1898, avait-elle fière allure et consacrait-elle d'une façon éclatante la réussite d'une famille où le goût d'entreprendre s'associait à une gestion rigoureuse. A cette époque, il n'était pas honteux de réussir par le travail. La réussite de l'un donnait du travail aux autres.
La construction du « château » avait donné des idées aux autres ponots, et c'est ainsi que riches bourgeois, dentelliers, distillateurs, se firent bâtir des maisons aux dimensions imposantes. Achille Proy devait aussi édifier des bâtiments administratifs. Les constructions, « La Prunelle du Velay » en 1899 , « l'Ecole professionnelle  en 1903 où j'étais restée quelques mois, la Caisse d'Epargne en 1900, la Verveine du Puy en 1906, la Dentelle au Foyer en 1910, et tant d'autres, donnaient à notre ville une allure très élégante.
          Ces bâtiments furent longtemps un but de promenade et d'orgueil.
- C'est un peu bien, disait-on avec grande admiration.
Jean-Baptiste pensait qu'il faudrait un jour ou l'autre fabriquer de la dentelle du Puy avec des machines, afin d'avoir une production plus importante à un coût moindre. Déjà, les fabricants de Calais et de Caudry utilisaient depuis plus de cinquante ans des métiers mécaniques qui dentelaient presque à l'identique Valenciennes, Lille, Binche ou Chantilly. Ces métiers d'origine anglaise, ne convenaient pas à la confection de la dentelle du Puy qui est à base de croisements et surtout de tressages.
Des essais de tressage mécanique avaient bien été effectués en Allemagne au XVIIIème siècle, mais les résultats n'avaient pas été concluants. Il faudra attendre des décennies pour qu'à Saint-Chamond, en France, des métiers à tresser soient définitivement mis au point. Le succès fut tel que dès 1860, Saint-Chamond comptait deux cent quarante métiers à tresser.
Ces métiers durent bien entendu subir des modifications pour être adaptés à la dentelle du Puy.

Il fallut encore patienter jusqu'en 1872 pour que, une nouvelle fois, des Français, les frères Malhère, Ernest, Léon et Alfred, natifs de Beaumont-le-Roger, inventent, après dix ans de recherche, le premier métier à reproduire mécaniquement la dentelle du Puy à la main.
Anglais et Allemands furent les premiers à acheter des licences d'exploitation. Les Allemands se mirent aussitôt à fabriquer les métiers, et lorsque le brevet tomba dans le domaine public, ils avaient le quasi monopole de la fabrication. Ce fut naturellement dans la ville de Barmen, qui avait vu les premiers essais de métiers à tresser au XVIIIème siècle, que s'était développée cette industrie qui devait tout au génie français.
Jean-Baptiste avait découvert, lors de l'un de ses voyages à Barmen, des dentelles réalisées sur des métiers mécaniques, mais leur qualité très médiocre l'avait incité à patienter.

 
- Je crois qu'il faut attendre, disait-il. La forte demande en dentelle incitera bien les ingénieurs à inventer de nouvelles améliorations mécaniques.

 
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Mis à jour le 16 aout 2019
 
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