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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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Reportages

LA GRANDE FOI DU VELAY (35e chapitre)

L'année du Jubilé, je retournais habiter quelques temps chez mes parents. Monsieur le curé nous avait dit à plusieurs reprises qu'une tradition millénaire voulait qu'au Puy, il y eût jubilé chaque fois que, par extraordinaire, le 25 mars, jour de l'Annonciation, coïncidait avec le Vendredi Saint, jour de la mort de Notre Seigneur.

Cette fête religieuse n'avait été célébrée que vingt-neuf fois en plusieurs siècles et il faudrait attendre l'an 2005 pour pouvoir bénéficier des indulgences promises à cette occasion. Enfin, depuis des temps très lointains, l' Eglise du Puy bénéficiait du privilège du "Grand
Pardon ", et par le plus heureux des hasards, il allait se célébrer en même temps.
      
Dans notre petit pays, nous avons une grande foi en Dieu et en son Eglise et nous vénérons particulièrement la Vierge du Puy. Autrefois, les familles avaient de nombreux enfants, et les parents s'enorgueillissaient de compter parmi eux des prêtres et des religieuses.
Tous les dimanches, les maisons du village se vidaient de ses occupants qui se rendaient à la messe, et il n'était pas rare qu'en semaine, nous y retournions, pour la fête d'un saint patron, une neuvaine ou tout simplement pour un « Ave » ou un « Pater ».

Depuis plus de six mois, nous nous préparions à la célébration du jubilé. Monsieur le curé était allé en voyage au Puy, et à son retour il nous avait raconté tous les projets que mijotait la ville. Il nous annonça aussi la grâce que nous faisait monseigneur l'évêque en nous envoyant un prédicateur pour préparer nos âmes. Nous devions, disait-il, le recevoir avec joie et déférence.
L'église de notre village n'était pas assez grande pour nous accueillir. Pendant une semaine, ma famille au grand complet et toutes les familles du village suivirent avec dévotion toutes les cérémonies.
Quelques semaines auparavant, nous avions prévu une belle bannière avec le nom  de notre paroisse brodé dessus.
Je me souviens de l'agitation qui régnait à la maison la veille de cet événement avec les derniers préparatifs, les ultimes inspections.
Le costume de mon père était magnifique, il le mettait très rarement car c'était celui de son mariage : chemise en grosse toile avec le col attaché par un gros bouton de cuivre, grande cravate de foulard, gilet grenat à  rayures noires et boutons métalliques, veste en bure vert olive, pantalon également en bure, hautes guêtres claires.
    
Ma mère portait encore la coiffe. Elle en avait changé pour l'occasion et sorti d'un tiroir un fond de bonnet, acheté à Langeac il y avait plus de vingt ans, bien brodé et tuyautage à la paille des trois rangs de Valenciennes qui la bordaient. Le flot moiré était d'une belle teinte mauve.
Elle avait également préparé ses épingles de tête en or et toutes ses dorures avec le Saint Esprit. Sur les chaises, reposaient les jupons fortement empesés et bordés de dentelles, les jupes aux multiples plis, les corsages, les châles de ma mère et de mes tantes qui, pour l'occasion, allaient s'habiller à l'ancienne. (Elles étaient venues dormir à la maison afin de partir avec nous le lendemain pour Le Puy.)

 
A quatre heures du matin, le lundi de Pâques, nous rejoignîmes nos voisins sur la place. Il pleuvait un peu. Pour nous protéger, nous avions ouvert nos grands parapluies en toile bleue ou rouge, et retroussé haut les jupes et jupons pour ne pas les salir. Les carrioles étaient attelées, et nous partîmes dans la nuit, bien serrés les uns contre les autres. On commença à réciter des Paters et des Avés, puis à chanter. Ces chants religieux, qui s'élevaient de chaque voiture dans la nuit froide, nous faisaient vivre un moment extraordinaire que chacun évoquerait tout le long de sa vie.
Au fur et à mesure que nous nous rapprochions du Puy, nous trouvions d'autres voitures. Nombreux étaient les pèlerins qui venaient à pied de très loin parfois et qui unissaient, un bref instant leurs voix aux nôtres.
Nous garâmes voitures et chevaux à l'entrée du Puy près de l'église Saint-Laurent. Il était six heures du matin et déjà une foule nombreuse était rassemblée.
Il y avait des pèlerins de tout le département. Ma mère nous disait en regardant les coiffes :
- Tiens, celle-ci est d'Espaly, celle-là de Saint-Julien-Chapteuil, cette autre de la vallée de l'Allier ou du Brivadois.

Mais bientôt, il y en eu tant et tant, que ma mère cessa de compter.
Nos voisins et amis étant arrivés, monsieur le curé déploya la bannière et la confia au maréchal ferrand. En rang serrés pour ne pas nous perdre dans la foule, nous la suivîmes en remontant le boulevard Carnot. La ville était pavoisée; des banderoles, des sapins, du lierre, et même des arcs gigantesques en bois peint et décorés offerts par la municipalité se trouvaient sur le Breuil. Les vitrines des magasins étaient encadrées de glycine et éclairées. A chaque fenêtre, un petit lumignon rouge ou bleu attestait qu'une âme veillait. Des lumières éclairaient la cathédrale qui nous attirait comme l'aimant. Une grande foule assemblée place du Choriste gravissait lentement la rampe de la rue des Tables qui montait jusqu'au lieu saint. D'autres groupes s'approchaient par les rues Grangevieille, Raphaël, des Farges, Adhémar-de-Monteil et l'avenue de la Cathédrale.

Nous comprenions les patois de la région, mais des pèlerins étaient venus aussi de Lozère; Ardèche, Auvergne, Lyonnais, Languedoc, etc.. ; et leur parler nous était incompréhensible. Petit à petit, chaque groupe entourant sa bannière dépassait la place du Choriste, avançait dans la rue des Tables, gravissait marche par marche l'escalier monumental de la cathédrale. En se retournant, on apercevait une marée humaine qui affluait de toutes les rues et ruelles. Nous chantions le Salve Regina et le Magnificat et récitions des chapelets.
Il fallut attendre la fin de la cérémonie en cours, afin que ceux qui venaient de communier puissent quitter la cathédrale par la place du For ou par la rue du Cloître. Enfin, la lourde porte s'ouvrit et, guidés par de jeunes commissaires à brassards bleus, nous nous dirigeâmes les hommes vers le chœur, les femmes et les enfants vers la nef.
Nous avons prié avec beaucoup de foi et avons gagné par la communion les indulgences promises par le Bref de Pie X.

Je me souviens encore avec émotion de la joie qui nous habitait. Nous avions les yeux humides de bonheur, comme tous les autres pèlerins. A la fin de la cérémonie ce fut à pleine voix que nous avons chanté le
« Credo », le « O Salutaris » et encore le « Magnificat ».
Nous avons quitté la cathédrale et sommes allés prier Saint Joseph de Bon Espoir à Espaly.
          

 
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Mis à jour le 16 aout 2019
 
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