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LA GUIPURE DU PUY

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Reportages

LES DENTELLES BELGES (34e chapitre)

Mon amie valenciennoise me parlait souvent des dentelles belges, en voisine, presque en parente  Bruxelles, Bruges, Malines, Anvers, Gand, Ypres et surtout Binche si proche.

 
Tout le monde connaît les fêtes de Binche avec les célèbres Gilles, mais, pour nous, la célébrité de Binche était plutôt attachée à sa dentelle. Le célèbre « point de fée», repris ensuite par Bruges, était né dans cette petite ville si près de la France.
 
Pour faire ce point, il faut vraiment avoir les doigts et l'âme d'une fée et, bisseigne, je m'en sentais bien incapable !
Mon amie m'avait confié un petit morceau de cette précieuse dentelle qu'elle conservait jalousement. J’y cherchais longtemps le mystère des passages de fils. Ils ne suivaient, à mon avis, aucun chemin connu. La dentelle Cluny, le torchon, les fonds, ont un parcours bien précis, tandis que le « point de fée » ne semblait suivre que l'inspiration de la dentellière, qui paraissait créer, par je ne sais quel miracle, des formes surprenantes environnées d'une multitude d'étoiles. Lorsque j'eus en main le piqué correspondant, je compris qu' il n'y avait aucun hasard dans la fabrication de cette dentelle. Chaque trou perforé devait être utilisé d'une façon précise et inexorable. Je crois, bien sincèrement, que cette dentelle est l'une des plus difficiles qui soit.

 
En Belgique, l'on faisait des dentelles aussi bien à l'aiguille qu'au fuseau et cela depuis si longtemps que l'origine en est aussi légendaire qu'au Puy. Par la suite, le modèle, la technique, la façon de travailler, ont, parfois, été empruntés à des pays ou des villes : Venise, Burano, le point de Paris, Chantilly, Valenciennes. Au cours des ans, des modifications, des améliorations ont transformé très sensiblement le modèle original.
Mon amie m'expliquait, par exemple, que la véritable dentelle de Valenciennes était à fils continus c'est-à-dire que le même nombre de fils devait se travailler du début jusqu'à la fin de la pièce de dentelle. Lorsque celle-ci se dentellera par la suite, en Belgique, particulièrement à Gand, les dentellières utiliseront la technique des fils coupés. Une plus grande liberté de création était ainsi donnée aux dessinateurs. Avec la même quantité de fuseaux et pour une dentelle plus haute, le coût devenait moindre.
  
Cette nouvelle dentelle de Valenciennes belge connût un tel succès, qu'elle fut exportée dans de nombreux pays au détriment de la production de notre Valenciennes. C'était en contrebande qu'elle était introduite chez nous avec les autres dentelles belges beaucoup moins chères que celles fabriquées en France.

Je me souviens encore de la façon dont les contrebandiers passaient les dentelles, par la colère et le dégoût que j'éprouvais en l'apprenant.
Imaginez de braves chiens, bien gentils, bien nourris, caressés, vivant en bonne entente avec leur maître, emmenés de nuit en Belgique. Leur vie change totalement. Battus par des hommes revêtus de costumes de douaniers, affamés, isolés, ils vivent un véritable cauchemar qui dure plusieurs semaines. Proches de la mort, ils sont enfin libérés. Mais avant de les lâcher, les contrebandiers cousent sur eux une deuxième peau. Entre la leur (ils étaient si maigre), et la nouvelle peau, les mauvais hommes glissent des coupons de dentelles.

     
Ces pauvres bêtes s'enfuyaient alors vers l'endroit où elles avaient été heureuses et... traversaient la frontière en évitant les douaniers. Recueillies, et la dentelle récupérée, elles étaient à nouveau engraissées et bonnes pour un nouveau supplice ! ! ! Au milieu du siècle dernier, les douaniers qui connaissaient ces passages clandestins, avaient abattu plus de quarante mille chiens en seize ans. Ils touchaient à cette époque une prime de trois francs par chien tué (1).

En ce temps-là, la vie était dure et il fallait bien préserver le travail des dentellières françaises !
Pourtant, la vie des dentellières belges n'était pas du tout agréable. Ce que j'en ai lu m'a fait préférer ma condition à la leur.
Mon apprentissage, celui de ma mère et même celui de ma grand-mère n'étaient en rien. comparables à « l'emprisonnement » dont les femmes étaient l'objet dans ce pays.
En 1850, il y avait trois cent vingt-huit écoles de dentelle pour dix-sept mille élèves. Ces écoles étaient dirigées par des prêtres, des religieuses, des instituteurs ou des particuliers. Lorsque le directeur était un religieux, l'apprentissage, moins pénible, commençait dès l'âge de huit à dix ans entrecoupé de leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Le temps de travail dentellier était de sept heures en hiver et de neuf heures en été pour économiser la chandelle. Les frais d'école, chauffage, entretien, loyer, fourniture du fil et renouvellement du matériel, étaient retenus sur les premiers salaires des enfants.

L'apprentissage était beaucoup plus redoutable dans les écoles privées. Les fillettes étaient placées dès l'âge de six ou sept ans et n'apprenaient qu'à faire de la dentelle. L'apprentissage était payé par les parents qui fournissaient le fil et le matériel dentellier. Dès que les enfants étaient à même de faire une petite dentelle, un « facteur » leur passait une commande qu'elles devaient lui livrer. Elles encaissaient ainsi leur premier salaire sur lequel l'école prélevait un pourcentage.
Les années d'apprentissage s'écoulaient dans une ambiance de bagne. Les écoles étaient sales, petites, insalubres. Le chauffage était limité à un genre de brasero dangereux qui ne chauffait pas. Les enfants étaient assises en rangs les unes derrière les autres, si serrées que les métiers du premier rang s'appuyaient sur le mur de face alors que le dos des apprenties étaient coincé contre le mur opposé. Ce supplice durait neuf à dix heures par jour. En 1912, il y avait encore cent soixante écoles de dentelle.
Lorsqu' enfin l'apprentissage était terminé, les dentellières retournaient dans leur famille ou s'installaient en ville. De toute façon elles allaient devoir travailler douze à quatorze heures par jour pour arriver à vivre bien chichement.

 
Comme dans les autres pays, les dentellières belges étaient propriétaires de leur matériel dentellier et s'éclairaient à la lueur d'une lampe placée derrière une bouteille d'eau. Par contre, elle prisaient le tabac et surtout n'oubliaient jamais de boire une tasse de café à la tombée du jour pour ne pas s'endormir à la veillée de travail.
Les dentellières ont été avec les tisserandes, les femmes les plus pauvres, les plus démunies. Cette pauvreté était encore plus tragique dans les villes ou la solitude en faisait la proie des intermédiaires et des fabricants de dentelle. Certains, appelés « facteurs », prenaient une commission énorme sur leur travail, ainsi qu'un bénéfice sur la vente du fil que l’ouvrière devait leur acheter. Quelques fabricants ont ainsi constitué des fortunes considérables grâce au travail de ces pauvres femmes tenues dans une grande misère. Cette exploitation atteignit une dimension insupportable avec le « truck system ».

Vous ne savez pas ce que c'est ? C'est très simple et bien honteux. Dans certaines villes ou dans des villages les « facteurs » avaient des magasins où les dentellières trouvaient de l'épicerie, de la mercerie, des étoffes. Lorsqu'elles avaient un compte ouvert chez ce facteur et qu'elles lui livraient les dentelles commandées, il les payait avec des produits de son commerce. Il s'arrangeait toujours pour que le compte de la pauvre femme soit à son désavantage. De ce fait, elle devait continuer à lui fournir de la dentelle et cela sans fin... Bisseigne, un véritable esclavage ! ! ! J'oubliai de dire que ce voleur majorait ses prix, pour les dentellières, de quinze pour cent et le fil à dentelle de vingt-cinq pour cent.
Les dentellières oubliaient leur misère en chantant ensemble. Certaines chansons flamandes appelées « tellingen » servaient, dans le passé, à compter le nombre de points faits pendant un certain laps de temps. Il fallait qu'en chantant la phrase, la dentellière fasse le point et le fixe avec l'épingle sans pour autant perdre la mesure ! Très souvent tristes, les « tellingen » n' avaient pas beaucoup de sens, ils étaient psalmodiés d'une façon monotone en suivant le rythme du travail. J'ai conservé les paroles de l'une de ces complaintes

Une mère est morte.
Elle avait trois petits enfants
Aimés de tout son cœur.
L'aîné dit au plus jeune :
« Nous trois petits enfants
Allons à la recherche de notre mère. »
Quand ils arrivèrent au cimetière :
«O notre mère tendrement aimée,
Si nous pouvions seulement être auprès de vous! »
« Etre auprès de moi, cela ne se peut,
Mes trois enfants si chéris.
Mes jambes sont si lourdement chargées
De la terre pesante! »
Et il vint un ange du ciel,
Et il apporta à la mère une chaise,
Sur laquelle elle s'assit
Pour donner à ses enfants une dernière leçon.
« Quand vous passerez près des gens
Otez votre chapeau.
Et si l'on vous demande qui vous a appris cela, dites :
- C'est notre mère qui est dans la tombe. »

Si les dentellières du Velay ont comme saint patron le père jésuite François Régis, les dentellières du Nord de la France et des Flandres ont choisi la mère de la Sainte Vierge, sainte Anne, comme patronne de leur corporation.
  
    
La célébration de sa fête, le 26 juillet, était l'occasion de grandes réjouissances religieuses et païennes. Les écoles de dentelle étaient décorées de draperies, de feuillages et de fleurs. Les jeunes dentellières et leurs aînées, accompagnées de religieuses et de prêtres, allaient en procession à l'église bien en rang derrière leur bannière.
Ce jour-là, elles chantaient :

C'est aujourd'hui le jour de la sainte Anne.
Nous guettons toutes le moment du plein jour,
Et nous nous habillons pour aller à l'église.
Lorsque la messe est dite,
Nous sommes toutes bien aises de sortir.
Joseph est venu par ici
Avec son chariot et son bastier ;
Nous emportons des provisions, gâteaux et paniers.
Ceux qui veulent nous accompagner
Doivent avoir fait jours gras toute l’année.
Et ceux qui ne l'ont pas fait
Doivent rester au logis et ne point venir.

Le jour de sainte Anne est passé
Et je suis débarrassée de mon argent.
Maintenant, assise ici en proie à la tristesse,
Je n'ai plus que peu d'appétit et nulle envie de travailler
Le travail me fait peine.
Je voudrais que des jours entiers puissent être jours de sainte Anne.

Pour un jour de liesse, combien de jours de travail ? Pourtant les dentellières vivaient dans l'angoisse permanente de ne plus avoir de commandes, dans l'angoisse de ne plus avoir le nécessaire pour le lendemain, pour plus tard, pour la vieillesse venue.
La dentelle, sur laquelle elles s'usaient la vue et la vie, parait des reines, des princesses, des femmes, peut-être pas les plus belles mais certainement les plus riches. Dentelle, signe évident de richesse dont celles-ci étaient si fières!

 
J'ai vu en photo de grandes darmes portant des robes ou des voiles de mariées en dentelle de Bruxelles. Cette dentelle, faite avec une aiguille, comme notre célèbre dentelle d'Alençon ou encore celle d'Argentan, était d'une finesse extraordinaire. Le fond, appelé fond gaze, n'était fait que d'un seul fil à chaque rangée et ce fil semblait plus fin qu'un cheveu! Les pétales des roses superposés se détachaient comme si c'était vrai ! Dans d'autres dentelles, les dentellières au fuseau et celles à l'aiguille avaient mélangé leur savoir. Des fleurs étaient travaillées à l'aiguille, des feuilles au fuseau, des guirlandes de pois étaient à nouveau à l'aiguille tandis que le fuseau reparaissait dans un semé de fleurettes.
La capitale belge avait une autre spécialité de dentelle qui portait le joli nom de « duchesse de Bruxelles ». Au milieu de tout un assemblage de fleurs reliées entre elles par des brides travaillées au fuseau se détachaient de précieux médaillons exécutés à l'aiguille.
Enfin, tant à Bruxelles qu'à Binche, des dentellières s'étaient spécialisées dans les dentelles dites d'application. Afin de gagner du temps sur la difficulté de manier des centaines de fuseaux, les motifs et le décor étaient dentelés séparément du fond qui les soutenait. Ce fond s'exécutait au fuseau par bandes de trois centimètres de large. C'était une spécialiste, la drocheleuse, qui confectionnait ce fond drochel en lin très fin et accrochait les bandes les unes aux autres en cours de travail. L'appliqueuse fixait sur ce fond, par un point invisible, les motifs faits par les dentellières. Cette façon de travailler permettait d'offrir aux clientes la possibilité d'avoir de larges laizes pour robes, châles, voiles.
Lorsque la dentelle mécanique  fait son apparition, le fond drochel a été remplacé par du tulle mécanique.

1. La fraude était très importante et très facile. Les femmes dissimulaient des coupons sous leur large jupe ou plus simplement faisaient régulièrement le voyage Belgique/France avec chaque fois des dentelles de prix cousues à leur vêtement comme pour l'orner.
     Si la fraude était importante c'était que la production l'était aussi et la demande soutenue. En 1895, la douane avait enregistré des passages officiels de dentelles pour 1 975 776 francs-or et en 1900 la somme était encore de 591 584 francs.
 

 
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Mis à jour le 6 juillet 2018
 
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