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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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MON SEJOUR A BAYEUX (31e chapitre)

 Monsieur Oudin était depuis longtemps en relation avec un célèbre dentellier de Normandie qui avait un comptoir de ventes au 8, rue de Castiglione à Paris. Depuis près de cent ans la Maison Lefébure raflait toutes les médailles d'or aux Expositions Internationales en France et à l'étranger. Spécialiste des dentelles très fines aux fuseaux ainsi que des précieuses dentelles à l'aiguille, il était le fournisseur attitré de toutes les cours européennes et des riches Américaines. Monsieur Oudin m'avait envoyée à Bayeux pour apprendre certains points. Mais avant de partir je m'étais renseignée.


                   
 J'avais appris d'abord par cousine Anne, qui était un puits de connaissances sur l'histoire de la dentelle et des dentelliers, ensuite par Mademoiselle et enfin par monsieur Oudin, beaucoup de choses sur la prestigieuse dynastie des Lefébure. Mais c'est Joséphine Tranchard qui en savait le plus sur l'ascension de cette famille issue d'un certain Auguste, pupille de la garde du Roi de Rome et dernier fourrier survivant de son régiment à la bataille de Waterloo.
En 1820, Auguste entrait dans la vie civile en se faisant embaucher comme employé chez une marchande de dentelle à Paris. Neuf ans après il achetait à madame Carpentier sa fabrique de dentelle à Bayeux qui avait le privilège de porter le titre de « Fabricante de dentelle de Madame la Dauphine ». Il en conservait les employés parfaitement formés.

  
 Il ouvrait dans le même temps un magasin rue de Cléry à Paris pour écouler sa marchandise et s'associait à sa sœur afin qu'un membre de la famille soit présent lorsqu'il voyageait.
Auguste Lefébure modifiait la fabrication dentellière, en suivant, sinon en précédant, la mode. Il se spécialisait dans la confection de la dentelle chantilly et allait très vite surpasser la qualité de la ville d'origine. Les fonds de la dentelle confectionnés à Chantilly étaient de 13, 14, 16 ou 18 rangs au pouce carré tandis que les chantilly réalisés sous l'impulsion de Lefébure atteignaient 22, 24, 30,36, et même 40 rangs.

      Il s'attaquait ensuite au fabuleux marché des mantilles espagnoles et des blondes. Il ne concurençait pas les autres fabricants sur les prix mais sur la qualité du dessin et du travail.
Très vite, il s'était acquis une riche clientèle qui venait de La Havane, du Mexique et de l'Amérique du Sud et qui n'hésitait pas à payer, vers 1845, trois mille francs une mantille en blonde.
Auguste Lefébure avait été fait Chevalier de la Légion d'Honneur en 1849 par le président Lucien Napoléon Bonaparte. A cette époque, il avait trois mille cinq cents dentellières à Bayeux et trois cents à Cherbourg.
Le renom de la qualité de sa production était parvenu jusque dans les campagnes les plus lointaines, et ses dentellières étaient les championnes du fuseau  !.
Mais il existait une autre sorte de dentelle celle qui se fabriquait avec seulement une aiguille, c'était la plus raffinée, la plus difficile, la plus chère, la plus recherchée.
En 1850, le fameux point d'Alençon était pourtant bien abatardi et n'avait plus qu'un lointain rapport avec la qualité du point qui avait assuré sa. renommée pendant des siècles. Un an plus tard, alors que ses dentelles aux fuseaux remportaient la plus haute distinction à l'Exposition Universelle de Londres organisée par le prince Albert, époux de la reine Victoria, Lefébure découvrit la production parfaite du point d'Alençon exécutée par les ouvrières de la femme d'un conseiller à la Cour d'Appel de Caen. Il lui en acheta le brevet et fit venir à Bayeux trois de ces ouvrières spécialisées dans ce point.

Pendant plusieurs semaines, Lefébure leur fournit des dentelles des siècles passés pour qu'elles en étudient et en découvrent les secrets oubliés. Par la même occasion, elles inventèrent  une nouvelle façon de travailler le fil. Ce nouveau point fut baptisé point Colbert, en hommage à celui qui avait été le promoteur de la dentelle en France.

Joséphine Tranchard, tout en dentelant, continuait à me parler de son patron, comme le faisait mémé Julie lorsqu'elle évoquait monsieur Surrel, ou comme cousine Anne citant monsieur Farigoule. C'étaient les mêmes mots, le même ton familier et respectueux, le même sentiment d'un clan, d'une appartenance, d'une propriété, sans pouvoir démêler lequel appartenait à l'autre. Joséphine avait commencé son apprentissage à quatorze ans chez monsieur Auguste Lefébure, petit-fils du fondateur, et serait sa dernière dentellière. Elle deviendrait, en 1954, une des Meilleures Ouvrières de France.
Mais ceci arriva bien plus tard. A ce moment-là, je l'écoutais me répéter ce que disaient les vieilles dentellières d'Argentan.
Les vieilles dentellières d'Argentan racontaient de quelle façon Auguste Lefébure s'était aussi intéressé à leur dentelle à l'aiguille.

Depuis le début du XVIIIème siècle il ne se confectionnait plus de point d'Argentan dans la ville du même nom. Or, il advint que des morceaux de velin sur lesquels se trouvaient des dentelles inachevées furent trouvés, par le plus grand des hasards, dans les greniers de l'hospice Saint-Louis d'Argentan. Le maire et le sous-préfet supplièrent alors Auguste Lefébure de faire pour Argentan ce qu'il avait si bien réussi pour Alençon.

C'est ainsi que le fabricant envoya, en 1874, une de ses dentellières, Bayeusienne experte dans l'Alençon, chez les Bénédictines d'Argentan avec mission de retrouver le point. Un atelier d'orphelines fut mis à sa disposition, et quelques années après, le miracle eut lieu...
Durant des décennies les frères Lefébure, Auguste et Ernest, puis leurs enfants, firent réaliser dans leurs ateliers et vendre dans leur magasin de la rue de Castiglionne les dentelles les plus célèbres du monde.
Ce n'était un secret pour personne, dans le milieu assez fermé de la dentelle, que la Maison Lefébure avait confectionné la splendide toilette en point Colbert que la duchesse de Santona portait au mariage du roi d'Espagne et qui avait coûté cinquante mille francs pour cinq années de travail...
Si le dogme de l'Immaculée Conception avait été providentiel pour la réalisation de Notre-Dame de France au Puy, il avait permis aussi la confection en dentelle de la couverture de la Bulle le promulguant. Lors de mon séjour à Bayeux la maîtresse de l'atelier m'avait fait lire la description qui en avait été faite dans l'Indicateur:
« Le volume en dialecte normand était écrit par l'abbé Jacquemin de Rouen. Le centre était au point d'Argentan entouré d'un cadre en point Colbert. Il portait en tête le chiffre enlacé de la Vierge Marie et en bas l'inscription « Pie IX ». Dans le milieu se trouvait l'écusson de Rouen, archevêché primat de Normandie et, aux quatre angles, les quatre évêchés suffragants « Bayeux, Coutances, Evreux, Séez».
Après avoir été présenté à l'Exposition Universelle de Paris en 1878, le livre avait été offert au Pape. Il se trouve depuis lors dans la bibliothèque vaticane à Rome.
Un dentellier se doit d'avoir toutes les clientèles...
C'était aussi chez Lefébure que mademoiselle Grévy, fille du président de la République, choisissait les dentelles de son mariage qui allaient faire l'admiration de tous les invités à l'Elysée.
Cinq années plus tard, Son Altesse Madame la Comtesse de Paris commandait à la célèbre fabrique le voile de mariée de sa fille, la princesse Amélie, qui épousait le duc de Bragance, héritier du trône du Portugal. Ce voile, exécuté au point d'Alençon, était orné d'une guirlande étroite au sommet de la tête qui allait s'élargissant vers le bas dans un enlacement central, lequel entourait un médaillon renfermant les écussons couronnés de France et de Bragance. Le prix et la durée d'exécution de ce voile n'ont jamais été communiqués.

Plusieurs mois furent nécessaires pour exécuter la commande de monseigneur Hugouin, évêque de Bayeux. Il s'agissait d'offrir à S.S. Léon XII, à l'occasion de son jubilé, un rochet de dentelle. Ernest Lefébure devait porter cette pièce de dentelle à Rome le 20 novembre 1887. J'ai lu, bien plus tard, la description de la remise du cadeau au Pape par le dentellier.

    «Je me trouvais agenouillé avec l'abbé Hamel, secrétaire de l'évêché, aux pieds du Saint Père, tenant à nous deux la grande boîte en satin blanc, aux armes du Pape, qui contenait le cadeau offert par le diocèse de Bayeux. Léon XII ouvrit lui-même les deux volets qui fermaient la boîte et dit :
« - Ah ! Oui, c'est le rochet en dentelle de Bayeux dont les journaux ont déjà parlé et qu'on dit si beau ! !
« Et il demanda ses lunettes d'or ; puis défaisant lui-même les rubans, il attira la dentelle hors de la boîte et passant la main dessous, le Pape, parlant tantôt en français, tantôt en italien, s'exclama
«- Oh ! Que bellissima opéra ! Quel travail merveilleux ! Il faudra lui donner une place d'honneur à l'exposition!!
« Puis, s'adressant à un des prélats près de lui, il lui dit :
« - Je vous le recommande, Si un posto d'onoré ! ! ».......
Après ce triomphe, Ernest Lefébure participa à l'Exposition Universelle de 1889 à Paris, à celle de Chicago en 1893, engrangeant médaille d'or et diplôme d'honneur.

Revenant aux fuseaux, la Maison Lefébure fabriquait aussi, en 1895, un voile en dentelle pour S.A.R. Madame la Princesse Hélène de France à l'occasion de son mariage avec le Duc d'Aoste.

Les anciennes de la fabrique en parlaient encore avec émotion, les yeux remplis de merveilles. Il avait une traîne carrée constituée d'une bordure de roses et de boules de neige. Au-dessus de celle-ci, le dessinateur avait tracé deux guirlandes séparées par un semis de fines fleurettes. Partant du centre de la traîne, deux branches de roses se croisaient et encadraient les armoiries des deux mariés réalisées au point d'Alençon. L'écusson d'Aoste : croix blanches de Savoie sur champs de gueule, l'écu de France aux trois fleurs de lys d'or sur champs d'azur. L'ensemble était surmonté de la couronne des princes de la Maison de Savoie dans laquelle les fleurons alternaient avec les croix banches.
Une autre commande princière fut passée pour le mariage du duc d'Orléans avec l'archiduchesse Marie Dorothée d'Autriche. Entièrement exécuté au point d'Alençon, les armes de la Maison de France et de la Maison de Habsbourg étaient encadrées de légers branchages dont la forme s’inspirait de la fleur de lys.
A peu près  la même époque, le Musée des Arts Décoratifs de Paris commandait un napperon dessiné par Corroyer pour être travaillé au point de France et destiné à être placé sous un grand hanap d'or décoré d'émaux translucides créé par l'orfèvre Lucien Falize.

  Enfin, ce fut l'Exposition Internationale de 1900 et le Grand Prix  decerné par un jury international...
Le travail à l'aiguille exécuté pour la baronne Gérard était très beau mais j'étais suffoquée par le dessin des dentelles aux fuseaux présentées à l'Exposition Internationale de 1900. Le premier dessin représentait une longue écharpe au réseau si fin que le fil utilisé ne devait pas être plus gros que le cheveu d'une femme blonde.
Le second était destiné à un jeté de lit commandé par la comtesse Foy, composé de deux cents carrés de dentelle aux fuseaux reliés entre eux par des entre-deux, les uns en dentelle, les autres en fine batiste ajourée de points d'Alençon. Ce dessin s'était transformé, grâce aux dentellières les plus expertes, en un jeté le plus luxueux qui se puisse imaginer.
J'étais stupéfaite par tant de fabuleuses dentelles dont on me parlait, par les titres des acheteurs, par les quelques prix qui m'étaient confiés sous le sceau du secret et par les piqués effrayants de difficultés que j'avais entre les mains.
Mais toutes ces merveilles ne me faisaient pas oublier les raisons pour lesquelles monsieur Oudin m'avait fait aller à Bayeux.
Je devais en effet apprendre une nouvelle façon de crocheter les fils dans la dentelle aux fuseaux ainsi que la façon de les travailler en réserve. Peut-être y avait-il un projet de collaboration entre les fabricants, peut-être monsieur Oudin voulait-il améliorer la fabrication locale, peut-être monsieur Lefébure pensait-il trouver en Haute-Loire une main-d’œuvre féminine moins chère que celle se trouvant proche des centres industrialisés ? Je ne sais, et à ce moment-là, je ne me posais pas ce genre de questions, trop heureuse de découvrir une si belle ville.
Bien sûr, j'allais voir la tapisserie de la reine Mathilde qui ressemblait avec toutes ses couleurs à des images d'Epinal. D'après Joséphine, la tapisserie mesurerait soixante-dix mètres de long et serait brodée de plus de six cents personnages et sept cents animaux. Bisseigne! En avait-il fallu des années et des années pour que la brodeuse termine son travail ! A la fin, ses cheveux devaient être tout blancs.

Un dimanche, Joséphine, qui m'avait accompagnée, décida de me montrer l'océan, ou plutôt la Manche, en allant à Courseulles pour visiter une de ses amies dentellières. Il ne faisait pas très chaud, le ciel était bas et brumeux et l'eau agitée de grosses vagues. J'avais hâte d'arriver à Courseulles.
Si Joséphine avait de beaux fuseaux, ceux de son amie l'étaient encore plus. En buis ou en fruitier, ils étaient tous différents. Les manches sculptés d'anneaux, guillochés, tournés, offraient à l' oeil un intérêt constant. Comme Joséphine, elle avait le fuseau de mariage. Ce fuseau, tourné par le promis, a un petit anneau mobile cerclant le manche du fuseau détaché du même bois.
Elle était fière de nous montrer sa dentelle « grand blanc ». Certaines dentellières n' arrivaient pas à la confectionner sans qu'on sache Si c'était à cause de la moiteur de leurs mains ou de leur haleine. C'était dommage pour elles, le « grand blanc » était mieux payé en Normandie. Chez nous le fil est moins délicat ou l'air plus pur ! ! !
De retour à l'atelier de l'impasse Prudhomme à Bayeux, Joséphine reprit l'histoire interrompue, tandis que j'apprenais le point vitré.
En 1909, c'était encore la Maison Lefébure qui avait remporté les trois premiers prix du concours organisé par le Comité de la Dentelle de France. L'école d'Argentan continuait à faire des merveilles.

En 1913, mouraient les fondateurs, Auguste et Ernest. La guerre menaçait. Pour donner du travail aux prestigieuses dentellières, de grandes dames passaient des commandes. Mademoiselle de Montesquiou Fêzensac, par exemple, achetait un rocher fleuri. L'école d'Argentan livrait à la reine d'Angleterre, présidente de la Croix Rouge Anglaise, un éventail travaillé à l'aiguille. Cet éventail, offert par le Comité Argentennais de Secours aux Blessés Militaires en remerciement des dons reçus de la Croix Rouge Anglaise, traité en tableau, représentait un paysage champêtre avec prairie, pièce d'eau et plantes aquatiques. En son centre se distinguait des arbres parmi lesquels se profilaient un clocher tandis que de légers nuages embrumaient l'horizon.
Pour remercier également la Croix Rouge des Etats-Unis les dentellières d'Auguste Lefébure, fils d'Ernest, exécutaient dans les ateliers de Bayeux et d'Argentan un dessus de plateau représentant le drapeau américain avec en son centre un aigle dont les ailes déployées semblaient couvrir les faisceaux des drapeaux des Nations de l'Entente ainsi que les attributs guerriers placés à chaque angle. On pouvait lire « 1914 1918 » et au-dessous «E PLURIBUS UNUM ».

Joséphine poussait des soupirs en évoquant toutes ces splendeurs.
Les temps devenaient difficiles pour les dentellières. La concurrence avec la dentelle mécanique devenait féroce et déloyale puisque les commerçants n'hésitaient pas à parer des appellations Chantilly, Valenciennes, Cluny, le vulgaire travail de la machine ! ! !
Joséphine, jeune fiancée, envisageait de donner des cours de dentelle le jeudi dans deux écoles pour arrondir son gagne-pain et qui sait, peut-être prendrait-elle plus tard la place de mademoiselle Lair, la directrice de la maison Lefébure ?...
- Tu crois, me demandait-elle, que la mode des belle dentelles reviendra et que nous aurons à nouveau beaucoup de travail ?
- Je le crois et je l'espère, regarde, les dentelles pour la lingerie sont de plus en plus demandées. Malheureusement, les grands châles et les hautes dentelles ne peuvent plus être portés dans la rue à cause de leur prix, et aussi de la vie moderne trop pressée, mais peut-être les fabricants trouveront-ils une autre façon de l'utiliser ? De toute façon, Joséphine, il faut continuer à être fière de notre métier, et denteler encore longtemps pour transmettre nos secrets comme nos mères nous l'ont transmis. Qui sait, peut-être dans cinquante ou quatre-vingts ans, ce ne seront plus de pauvres filles comme nous qui feront de la dentelle pour quelques sous, mais des femmes qui voudront se faire plaisir.
- Tu es folle, ma pauvre Marie! Tu rêves!
Je n'ai jamais revu Joséphine. Nous nous sommes longtemps écrit. C'est ainsi que j'ai appris son mariage. Elle était devenue madame Fritteau, et comme elle l'espérait, avait remplacé mademoiselle Lair. Elle dirigeait une petite école, donnait du travail dont elle faisait les finitions à quelques dentellières à domicile, vendait cette modeste fabrication, tenait les comptes et le secrétariat et continuait à denteler par passion. La famille Lefébure ne s'occupait plus de dentelle.
A sa mort, on pouvait raisonnablement croire que l'histoire de la dentelle à Bayeux était terminée. Une partie du matériel était rangé au Musée de la ville, le reste était dispersé à l'Hôtel Drouot à Paris. Mais la raison est un mot qui ne peut s'appliquer à la dentelle.
Par amour de la beauté, la dentelle de Bayeux allait continuer, mais ceci est une autre histoire.

 
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Mis à jour le 12 novembre 2019
 
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