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Reportages

LA DENTELLE AU FOYER (30e chapitre)

 J'étais retournée au village fin 1917 et habitais à nouveau chez mes parents.
Cousine Anne était morte et je ne gagnais pas assez d'argent pour vivre au Puy en faisant uniquement de la dentelle. Les Français, en deuil, n'avaient plus le goût ni l'envie de porter des dentelles. Aussi, la mévente due à la mort de toute une jeunesse tuée au front, supprimait la joie de transmettre un bien, et obligeait les vieux dentelliers à fermer leurs boutiques les unes après les autres.
Le père de Mademoiselle était mort en 1916 et j'avais continué à travailler encore un an chez ma patronne qui me gardait malgré la quasi absence de ventes pour que je ne perde pas la main. Un jour, d'un commun accord, je la quittais.
Il fallait en effet que je remplace, pour les travaux de la ferme, mes frères tués à la guerre. Nous étions nombreuses au village à prendre la hache, le soc ou le râteau, nombreuses à traire les vaches ou mener les bêtes au marché pour les vendre, nombreuses à tenir les comptes et aller au Puy pour remplir les papiers de l'administration.
Comme j'avais vécu dans cette ville, les habitants du village me chargeaient de presque toutes les formalités. Nos mains de dentellières durcissaient et épaississaient à tous ces travaux. Nous regrettions le temps de la dentelle, du salaire d'appoint qu'elle nous avait si longtemps fourni et qui nous manquait tragiquement.
Vers cette époque, nous avons commencé à faire des gants au crochet. Si certaines se montraient ravies, d'autres regrettaient le chant des fuseaux.
Je suis donc restée quelques années à la maison. Ma sœur aînée s'était mariée et habitait Saint-Etienne, ville en grande partie peuplée de vellaves. Maintenant encore, les jeunes préfèrent aller y faire leurs études plutôt qu'à Clermont-Ferrand, capitale auvergnate. Mon petit-fils est allé étudier le droit à Saint-E, comme ils disent. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas Auvergnats, mais Languedociens, et que dans le passé, Le Puy avait ses capitouls tout comme Toulouse.
Quelque temps après la guerre, la leveuse est revenue et m'a donné à repiquer des modèles, à faire quelques napperons. 
 
Hélas, mes mains s'étaient endormies, mes doigts étaient devenus raides. Aussi, lorsqu'elle me proposa une période de formation à « La Dentelle au Foyer » du Puy, j'acceptais après avoir reçu l'accord de mes parents que je leur demandais encore malgré mon âge.
L'Ecole de « La Dentelle au Foyer » avait été construite en 1910, comme je l'ai déjà écrit, grâce à une Loterie Nationale organisée par messieurs Farigoule et Oudin pour être un centre dentellier de perfectionnement.

Pendant la guerre « La Dentelle au Foyer » avait été transformée en hôpital auxiliaire.
J'ai conservé un petit fascicule intitulé « La Dentelle au Foyer », publié à l'époque pour faire connaître les avantages de cette école dite « de perfectionnement ».

« Le but de cette école, disait le rédacteur, est de permettre aux dentellières qui ont appris les premiers éléments de la dentelle aux fuseaux auprès de leurs devancières, et dans les écoles où l'enseignement de la dentelle a été institué grâce à une loi bienfaisante, de se familiariser avec toutes les techniques de cet art par un enseignement approprié a tous les points.
Elle répond à une nécessité de tous les temps.
Jadis, les dentellières, isolées dans leurs villages, ne pouvaient se perfectionner que lorsque certaines d'entre elles avaient acquis une longue pratique, une habileté et des connaissances souvent incomplètes qu'elles mettaient au service de leurs compagnes.
Aujourd'hui, "la Dentelle au Foyer" leur donne la possibilité de remédier à cet état de choses et répond à cette nécessité devenue plus urgente par suite des progrès du machinisme sous toutes ses formes, qui obligent la dentelle à la main à évoluer vers des créations de plus en plus artistiques.
Lorsque les fabricants sauront qu'ils trouveront à coup sûr dans chaque village des mains assez expertes pour exécuter toutes sortes de dentelles, ils n'hésiteront plus dans la recherche du beau qui devrait pouvoir être leur unique souci.
Qu'elles viennent donc nombreuses à "la Dentelle au Foyer" les jeunes dentellières, tout est mis en oeuvre pour les instruire et les distraire dans un cadre riant. Rentrées dans leur village, elles nous enverront de nouvelles recrues avides de savoir, elles formeront autour d'elles un noyau d'intelligences plus éveillées, plus aptes à faire ces merveilleuses dentelles qui sont à la fois l'élément le plus gracieux et le plus ferme de la richesse de nos campagnes. »
Toujours sur les conseils de la leveuse et pour me conformer au règlement j'envoyais une lettre de candidature au président de l'Ecole, monsieur Oudin, en joignant un extrait de naissance et un certificat de bonne conduite que j'étais allée chercher à la mairie du village.
 
Je fus acceptée en « stage », comme vous dites maintenant. D'une durée de deux mois, il pouvait être prolongé de deux autres mois pour celles qui éprouvaient des difficultés d'apprentissage, mais le cas était rare.

 
L'école était un grand bâtiment rectangulaire dont le rez-de-chaussée était occupé, à gauche, par la cuisine et le réfectoire et au centre par l'atelier de dentelle.
Pour accéder au premier étage, il fallait prendre une cage d'escalier dont les paliers étaient éclairés par des fenêtres à vitraux serties de plomb. Ces vitraux représentaient, tantôt le portrait du fondateur Farigoule dans un médaillon encadré de dentelle, tantôt une allégorie féminine montrant la Dentelle dressée devant le décor du Puy et surmontée des armes de la ville. Un « carreau » en médaillon lui servait de base, tandis que le même encadrement de dentelle enrichissait le vitrail.

Les élèves n'avaient pas le droit d'aller au premier étage où se trouvait le bureau de la directrice, lequel était réservé à messieurs les fabricants. Une porte à deux ventaux s'ouvrait sur les lambris de la salle de délibérations du Syndicat des Fabricants. Une immense table ovale recouverte d'un tapis vert, des fauteuils canés, quatre bibliothèques, un gros lustre, imposaient le respect à l'arrivant, tandis que, bisseigne, le plafond disparaissait dans un ciel nuageux peuplé de dentellières, d'angelots travaillant au carreau, ou embobinant des fuseaux, et aussi de créatures dénudées se parant de dentelle !...

Un musée de la dentelle faisait suite à la salle des délibérations. De temps en temps, nous étions autorisées à pénétrer dans cet étage luxueux pour admirer les dentelles exposées, mais nous étions toujours choquées, en traversant la grande salle, par toutes ces femmes aux seins nus... En ce temps-là , on était pudibonds...

Au dernier étage, sous les combles, se trouvait le dortoir. Nous avions chacune droit à un lit, au pied duquel nous posions nos vêtements avant de nous coucher, et à une table de nuit. Deux lavabos et les commodités jouxtaient le dortoir.
Les pensionnaires de « la Dentelle au Foyer », toutes d'origines paysannes âgées de quinze à trente-cinq ans, venaient suivre les cours de perfectionnement grâce à une progression dans la connaissance des points. L'Ecole n'était ouverte que de la Toussaint à fin mai, à la satisfaction de tout le monde, car cette disposition permettait aux filles de la campagne d'être au chaud l'hiver, et de rentrer chez elles l'été pour les travaux des champs.
Le règlement prévoyait notre prise en charge totale : nourries, logées, blanchies, chauffées et éclairées, les élèves ne coûtaient pas un sou à leur famille. Le matériel dentellier et le fil étaient également fournis. Celles qui habitaient Le Puy pouvaient suivre, trois soirées par semaine. des cours donnés de novembre à mars.
C'est à « la Dentelle au Foyer » que j'ai fait la connaissance des vice-présidents Bérard et Audiard, le patron de ma tante Sophie, d'Alexandre Raybaud, décorateur et dentellier, qui nous donnait des cours de dessin.

Notre emploi du temps était réglé militairement. La cloche nous réveillait à sept heures. Une demi-heure plus tard, nous prenions notre petit déjeuner composé de café ou cacao, lait et pain. Nous faisions ensuite de la dentelle jusqu'à midi. Un repas frugal, légumes, viande et fromage ou fruit, avec une eau teintée, composait notre ordinaire.

Le travail reprenait jusqu'à cinq heures. Après le repas que nous prenions dès six heures, on balayait l'atelier et la salle à manger. Le soir, à la veillée, nous faisions du crochet, ou préparions notre trousseau en cousant et brodant. Il fallait être au lit à neuf heures.
Chaque année, deux ou trois filles de l'Assistance Publique étaient acceptées en stage pour apprendre le métier.
Nous nous trouvions bien, dans cette ambiance rigide et immuable. A Noël, nous nous cotisions pour organiser une petite fête à laquelle on invitait messieurs les fabricants et nos familles. On chantait beaucoup. Pour la fête des rois, nos familles apportaient dès gâteaux que nous mangions ensemble.
Il nous était interdit de sortir toute seule. Le dimanche, nous partions en promenade sous la surveillance de la directrice.
Tous les vendredis, une dizaine de fabricants venaient contrôler nos exercices. Certaines devaient les recommencer. Pour nous encourager et nous récompenser, ces messieurs nous offraient parfois des places de cinéma où nous n'allions qu'accompagnées.

A la fin des deux mois de cours, un carreau tournant, invention de monsieur Farigoule, nous était offert. Ce carreau facilitait la confection des napperons. Nous étions autorisées à garder tous les exercices de la progression dont l'école nous avait fourni le fil.

  En fin d'année, il y avait un concours entre les élèves de la même année scolaire, avec mentions, diplômes et primes en espèces.
Les meilleures dentellières étaient remarquées par les fabricants qui les indiquaient à leur leveuse pour les faire travailler.

 
A la clôture des cours, j'eus la chance de recevoir des propositions de travail de deux fabricants dont celle de monsieur Oudin. Je pus ainsi rester au Puy, et aussi voyager pour les besoins de la profession.

  

 
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Mis à jour le 21 mars 2019
 
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