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AIGUILLE EN FETE

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Reportages

LAFAYETTE, NOUS VOILA!!! (27e chapitre)



Je me souviens encore de la grande guerre, avec une angoisse qui étreint mon vieux cœur.
J' habitais Le Puy, mes frères Jacques et Pierre, mon oncle Jean avaient été tués, ainsi que des cousins et des amis. Pas une semaine ne se passait sans apporter son lot de chagrin. Une crainte permanente éteignait nos rires. Les liens familiaux s'étaient resserrés ; nous pensions conjurer le mauvais sort en étant plus nombreux, plus liés. Nos églises, nos chapelles accueillaient notre attente et nos larmes devant la mort de milliers de jeunes et de moins jeunes.
Puis, un jour de 1917, nous apprîmes avec émotion et reconnaissance que les Américains venaient secourir la France en souvenir de l'aide que leur avait apporté le général de Lafayette pour accéder à l'indépendance. Maintenant, nous étions sûrs de gagner et de voir la fin de cette horrible guerre.


- Lafayette, mais il est de chez nous, c'est un enfant du pays, « un pays »!
Aussitôt, les élus départementaux se réunirent et décidèrent d'offrir leur bannière étoilée
***cravatée de dentelle au fuseau, au premier régiment américain débarquant en France. La Chambre Syndicale des Fabricants de Dentelle chargea le dentellier Raybaud de la conception et de la réalisation de ce projet.
Tout d'abord, il fallait trouver un beau drapeau. La maison Aragon, à Paris, spécialiste, envoya, malgré la forte demande portant sur cet article, ce qu'elle avait de mieux.
En se conformant aux normes réglementaires, le fabricant de dentelle conçut et fit réaliser par ses dentellières une cravate tout en dentelle blanche, en fil de lin et de soie. Elle était faite de deux pans de vingt centimètres de large, de longueurs différentes : l'un mesurait cinquante-deux centimètres et l'autre soixante centimètres. Dans le haut de la cravate, une couronne de lauriers encadrait un médaillon portant en lettres d'or « LA HAUTE-LOIRE ». Placées au-dessous, sur un pan, les armoiries de Lafayette et de la ville du Puy ressortaient avec éclat sur un fond de dentelle. Ce pan se terminait par des fleurs et des feuillages en dentelle sur lesquelles serpentait un ruban portant en lettres d'or  « AUX ETATS-UNIS».
Sur le deuxième pan, figuraient les armoiries des deux sous-préfectures de la Haute-Loire, travaillées et présentées de la même façon que sur le premier pan, Brioude avec sa ruche et ses abeilles et Yssingeaux avec ses coqs. L'inscription brodée en lettres d'or indiquait « BERCEAU DE LAFAYETTE». Chaque motif était travaillé en soie de couleur et rebrodé de fils de métal. C'était magnifique et très « chic ».


Nous espérions que ce drapeau enrichi de dentelle serait remis au premier régiment américain débarqué en France, lors de la cérémonie officielle qui, pensions-nous, se déroulerait le 14 Juillet prochain dans notre ville. Mais hélas, Le Puy n'était pas Paris. Notre ville ne fut pas retenue notre rêve s'écroulait. La capitale fut choisie pour la remise de ce drapeau le 4 juillet 1917, jour de l'Indépendance Day. Nous comprenions les impératifs de cette décision, mais nous avions tout de même bien mal au cœur...
Le journal de « la Haute-Loire » avait imprimé dans ses colonnes la copie des lettres et télégrammes échangés à ce sujet. Les ponots s'attroupaient pour lire et commenter. On apprenait ainsi que le Président du Conseil avait écrit au ministre de la Guerre :
« Le Conseil des Ministres ayant d'autre part décidé l'organisation à Paris, le 4 juillet prochain, d'une manifestation à l'occasion de la fête de l'Indépendance américaine, je me suis assuré que le ministre de la Guerre ne verrait pas d'objection à ce que la remise du drapeau offert par la ville du Puy pût avoir lieu au cours de cette cérémonie. Je vous serais obligé d'intervenir d'urgence auprès de monsieur le Préfet de la Haute-Loire pour lui faire part de cette proposition. Dans le cas où la municipalité du Puy l'accepterait, il y aurait lieu, en raison du court laps de temps qui nous sépare de la cérémonie du 4 juillet, d'en aviser directement le ministre de la Guerre (Cabinet du ministre) et le mettre ainsi en mesure de prendre toutes dispositions utiles. »


  Nous avions également pu lire le contenu du télégramme du général Pershing du 21 juin 1917 :
« Le commandant en chef du corps expéditionnaire américain désire exprimer ses sincères remerciements à la ville du Puy-en-Velay, et au Conseil Général du département de la Haute-Loire de leur désir de présenter un drapeau brodé de dentelles au premiers régiment américain qui débarquera en France. Il regrette cependant qu'en raison du mouvement général des troupes, il soit impossible à ce régiment de se rendre au Puy. Il désire cependant que ses troupes puissent avoir le grand honneur de recevoir ce drapeau. » Afin de nous associer à la cérémonie qui avait lieu à Paris, notre maire nous demanda de pavoiser, les 3 et 4 juillet, nos fenêtres et nos rues du drapeau américain et du drapeau français.

Grâce à cette décoration, la ville montrait un petit air de fête. J'ai conservé précieusement un petit livret, édité au Puy, qui retrace la cérémonie de remise du drapeau orné de notre dentelle dans la capitale.
« Le 4 juillet 1917, date coïncidant avec la célébration : de « l'Indépendance Day », a eu lieu dans la cour d'honneur.., des Invalides, en présence de Monsieur Poincaré, président de la République, des ministres, du maréchal Joffre et des généraux Foch et Dubail, la remise du drapeau cravaté de dentelles offert par le Conseil Général de la Haute-Loire au premier contingent américain ayant débarqué en France. A cette occasion, M. Beurdeley, préfet de la Haute-Loire entouré de M. Faure, président du Conseil général, de M. Enjolras, président de la Chambre de Commerce, de M. Henri Mouilhade, adjoint faisant fonctions de maire de la ville du Puy, de MM. Charles Dupuy, sénateur, Eynac, Fayolle et Ribeyre, députés, fut l'interprète éloquent des vœux de la population de la Haute-Loire et de la ville du Puy pour les nouveaux défenseurs du droit.



« A l'issue de cette cérémonie, au milieu de l'indicible enthousiasme parisien qui se manifestait par des jonchées de fleurs tombant des fenêtres, la route des soldats d'Amérique se poursuivit, triomphale, par la Concorde, la rue de Rivoli, la rue Saint-Antoine et l'avenue Daumesnil, jusqu'au cimetière de Picpus.
« Au lieu de pèlerinage qu'est devenu pour eux le tombeau de Lafayette, le défenseur de leur indépendance, plusieurs discours furent prononcés par MM. Scharp, ambassadeur des Etats-Unis à Paris, Brand Withlock, par le lieutenant-colonel Stanton, le général Pershing, M. Painlevé, ministre de la Guerre.



« Puis, Henri Mouilhade, adjoint au maire du Puy, rendit un hommage ému à la mémoire de son grand compatriote par une Ode à Lafayette.>
 

 Tu dormais, Lafayette, oublié sous la terre...
 Qui connaît aujourd'hui ta tombe solitaire,
 Qui s'en vient, sur le tertre ombragé, plein d'accueil,
 S'incliner et prier sur ton humble cercueil ?
 Mais nous, nous, fils pieux de ta rude contrée,
 Nous gardions dans nos cœurs ta mémoire sacrée :
 Comme en un coffret d'or un sachet odorant,
 Ton doux nom embaumait sur nos lèvres d'enfant...
 Nous ne t'oublierons pas! Notre piété sainte
 Trouvera le chemin de la funèbre enceinte
 Où Paris t'a couché dans les plis du linceul ;
 A Picpus, désormais tu ne seras plus seul ;
 Nous saurons bien trouver la place où tu reposes,
 Le Velay t'enverras des couronnes de roses
 Pour en fleurir ta tombe, et nombreux parmi nous,
 Ceux qui savent prier se mettront à genoux,
 Ceux qui savent chanter diront ta jeune gloire,
 La Seine adoptera le fils de notre Loire,
 Et chez nous, tous nos morts, morts obscurs ou plus  grands,
 Paysans de ta race, ouvriers, artisans,
 Tous ceux de la légende et tous ceux de l'Histoire,
 Héros tombés dans la défaite ou dans la gloire,
Riche orgueil du Velay qui leur dresse un autel,
Tu seras avec eux dans le Temple immortel !
En Velay, ton pays, on te fête, on t'acclame,
Car dans le val qui plonge vers les monts, l'on sent
Que plane ton génie, âpre, fier et puissant,
Et. que la ville entière écoute dans ton âme !
Lève-toi, son grand fils! Tu n'es point inutile,
Face tous au Germain qui nous veut asservir !
S'il est un cœur français qui tremble et qui vacille,
Réveille-le! Tu sais, « il faut vaincre ou périr »
Ta taille de héros, magnifique et sereine,
Dresse-la dans l'azur sur la grande cité !
Triomphe, vieux soldat! L'armée américaine
Vient défendre chez nous la sainte Liberté!
Guide-nous, prêche-nous l'invincible espérance,
Fais luire sur nos fronts ton regard indompté;
Glaive au poing! Tous ensemble au cri: « Vive la France »
Nous luttons pour le droit et pour l'humanité !
Comme c'était beau et comme nous étions fiers!...

      ***L'histoire dans l'histoire de Marie
C'était lors du congrès de l'OIDFA de 1988. J'avais organisé la soirée de gala au château de Chavagnac Lafayette, lieu de naissance du Marquis. Les inscriptions avaient été ouvertes pour participer au repas. Le nombre de convives était limité. A ce repas assistaient, bien évidemment les congressistes mais aussi des personnalités comme le Marquis de Lafayette, le maire du Puy, etc. Lorsqu'arrive un car de Finlandaises non prévues. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, je décide que les parts de chacun seront divisées par deux au grand dam de certains mais que faire, il n'y avait pas de restaurant à 40 km à la ronde, il était tard et ces dentellières venaient de bien loin? A cette occasion, j'ai apprécié la courtoisie du marquis et, quelques temps après, il m'a convié à la commémoration à Paris, sur le cours
de la Reine qui longe la Seine, à la cérémonie de l'Indépendance Day le 4 juillet. L'on m'a remis, à ma grande surprise, la Bannière étoilée que j'ai tenu pendant toute la manifestation, puis ce fut le cimetière de Picpus où repose Lafayette et, pour terminer réception à la mairie de Paris.  A quoi mène la dentelle!


 
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