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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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LES LECTURES DE MADEMOISELLE (25e chapitre)


En ce temps-là, les gens qui avaient un peu d’instruction lisaient quelques journaux.
Mademoiselle,  qui aimait se tenir au courant, recevait certaines   livraisons  (comme on disait alors),  " le Magasin Pittoresque ",
"le Musée des Familles", qui apprenaient beaucoup de choses.
Quand les articles portaient sur la dentelle, elle m’en parlait au moment des repas, et  je découvrais ainsi d’autres aspects de notre métier. Il faut dire que les dentellières, qui n’avaient guère le temps de lire, vivaient en vase clos, c’est pourquoi les récits de Mademoiselle me donnaient souvent à réfléchir.
Mademoiselle m’avait parlé, en les citant en exemple avec un soupir d’envie, de dentellières qui avaient été les plus extraordinaires, les plus astucieuses, les plus rapides, enfin les plus expertes. Elles vivaient au début du siècle dernier, nombreuses et pourtant silencieuses, elles dentelaient jour et nuit sans s’arrêter et sans se plaindre. Nourries et logées, elles ne percevaient aucun salaire, d’ailleurs elles ne le réclamaient pas…Je pensais en moi-même qu’elles étaient bien folles et j’attendais la suite de l’histoire….
Les dentellières d’Alençon, de Bruxelles, de Malines ou de Chantilly n’étaient que des rustaudes auprès de ces dentellières qui pouvaient confectionner un voile de vingt-six pouces et demi sur dix-sept ne pesant pas plus d’un grain et demi. Neuf pieds carrés de cette dentelle pesaient quatre grains* un tiers tandis que la même surface en dentelle de soie aurait pesé cent trente-sept grains et en dentelle en fil de lin très fin deux cent soixante-deux grains et demi !!!`

Je ne sais si ces chiffres parlent encore à quelqu’un, mais pour réaliser cette dentelle il fallait préparer une pâte homogène avec de préférence des feuilles de mûriers. Cette pâte est ensuite étendue sur une surface bien lisse en une couche excessivement mince. A l’aide d’un pinceau trempé dans de l’huile, l’artiste créateur dessine sur cette pâte toutes les transparences qu’il désire voir dans la dentelle, les fils, points et croisements étant figurés par la pâte. La surface porteuse et ensuite légèrement dressée en conservant sa base en contact avec le sol. Par centaines, les dentellières se mettent silencieusement et voracement au travail.
 
En réalité, ces dentellières étaient des chenilles d’une espèce spéciale fournissant un fil d’une résistance supérieure à la moyenne. Placées en quantité au bas de la surface inclinée, elles vont dévorer consciencieusement la pâte, dont elles sont gourmandes, sans toucher à celle recouverte d’huile. Elles croiseront et recroiseront une infinité de fois leur fil, consolidant ainsi leur travail, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pâte à manger. Je ne sais s’il y a eu beaucoup de dentelles faites de cette façon, bien sûr, elles devaient être légères et transparentes, mais je pense que le contact devait être désagréable Quant aux vraies dentellières comment gagnaient-elles leur vie pendant ce temps ?

Une autre fois, Mademoiselle m’a lu à haute voix un article qui parlait des dentellières de Saxe. Dans certaines régions montagneuses, la population était presque tout entière composée d’ouvrières en dentelles. On abandonnait les soins du ménage aux hommes qui faisaient la cuisine et lavaient le linge, pendant que les femmes et les enfants travaillaient à la dentelle qui exige des mains très propres et délicates. Malgré tout, cette industrie était tombée si bas qu’une ouvrière attachée à son métier du matin au soir ne parvenait pas à gagner par jour plus de quinze à trente centimes. Dans ces chaumières misérables où beaucoup dormaient sur la paille, la nourriture consistait en soupes de racines et en pommes de terre assaisonnées d’un peu de sel. Le pain et le beurre représentaient un luxe, et on ignorait la viande. Malgré tout, ces pauvres gens conservaient un bon caractère, et se consolaient en chantant et dansant lors de petites fêtes. A l’entendre, on pouvait croire qu’ils se donnait uniquement du bon temps Le moment de s’atrister viendrait bien assez tôt, quand passerait le marchand ambulant qui (comme nos leveuses) critiquerait le travail, et spéculant sur leur misère, emporterait au rabais les ouvrages des pauvres femmes. C’est tout juste si je ne pleurais pas, en écoutant ces histoires.

Je me souviens aussi d’un article que Mademoiselle m’avait lu, et qui parlait d’une école de dentellière établie à Dieppe pour recevoir plusieurs centaines d’enfants et de jeunes filles, parmi lesquelles on comptait un grand nombre d’orphelines. On leur apprenait le point de Valenciennes, qui valait plus cher que le point de Dieppe. Je me suis amusée en apprenant qu’on avait ajouté à cette école, un atelier « pour la fabrication et le raccommodage des filets de pêche », destiné aux filles de pêcheurs. Une maîtresse-ramendeuse leur enseignait le laçage et le raccommodage des filets. Le jour où elles se marieraient (presque toujours avec un pêcheur) elles apportaient ainsi en dot un précieux savoir-faire.. Mais cela m’a semblé tout de même drôle, d’assimiler la fabrication et le ramendage des filets, à l’art de la dentelle !
Un soir, j’ai eu droit à la légende de la dentelle de Valenciennes  : la peste ravageait cette ville, lorsque la Vierge Marie était apparue sur les remparts, et avait entouré la ville d’un filet protecteur de dentelle pour la protéger de la maladie. Les dentelliers et les dentellières témoins de l’apparition, ont alors voué leurs métiers et leurs cœurs à Marie, en lui jurant d’être les plus sages et les habiles travailleurs du monde. Et chaque année, une procession suivait le chemin marqué par un cordon. Mademoiselle avait lu aussi le sermon d’un prédicateur qui disait à peu près ceci, en s’adressant aux fileuses, bobineuses et dentellières de Valenciennes : « Il n’est point de métier plus honorable que parfaire des dentelles, lesquelles ne sauraient être achevées sans la bénédiction de la Très Sainte Vierge. C’est une faveur octroyée par Elle à la ville qu’Elle a sauvée de la peste. Et pour le témoigner, il suffit de dire ce qui s’est passé en mainte et mainte occurrence, chaque fois qu l’on a voulu larronner cette richesse, don de Marie à Valenciennes. On a eu beau emmener dans d’autres villes les meilleures ouvrières, elles n’ont pu, hors d’ici, fabriquer des dentelles égales en solidité et en beauté ! On a monté de ces dentelles sur les mêmes carreaux à Lille, à Douai, à Arras ; on a voulu achever en ces villes des dentelles commencées à Valenciennes, rien n’y a pu !! C’est que la Sainte Vierge ne voulait pas faire à d’autres le don qu’elle n’a fait qu’à vous seules, femmes de Valenciennes, afin de vous préserver de l’oisiveté qui mène au vice, et par là de vous éloigner de la perdition finale ! ». Alors, là , je n’étais plus d’accord avec le prédicateur, car j’estimais que notre dentelle du Puy valait bien celle de Valenciennes, Mademoiselle en pliant son journal me dit qu’elle partageait mon opinion.. Je ne savais pas que j’irai un jour à Valenciennes et que je verrais la finesse et la complexité de leur dentelle.
                 
Ces publications s’illustraient presque toujours de jolies gravures. Mademoiselle, un jour, m’en montra une, qui représentait le bonnet que l’empereur Charles-Quint portait sous sa couronne, un beau bonnet en fine toile de lin brodée de jours.
Le point coupé utilisé était une espèce de dentelle à jour, un procédé assez primitif était à la mode aux XVIème et XVIIème siècles pour composer les collets montés et les fraises godronnées alors à la mode.


Grain = 0 gramme 053
                       


 
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Mis à jour le 8 novembre 2019
 
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