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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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JE GAGNE TROIS SOUS DE L'HEURE (24e chapitre)

Pendant la période où je travaillais chez Mademoiselle de 1912 à 1917, je faisais aussi de la dentelle, le soir chez moi , pour mon propre compte, mais sur des dessins qui ne lui appartenaient pas.

A cette époque, j’avais acheté quelques fuseaux Cottier . Ces fuseaux inventés par un fabricant de dentelle de Craponne avaient un manche qui se dévissait et renfermait une petite bobine de fil. De ce fait, la dentellière ne touchant pas le fil, la dentelle était très nette et très propre.
    
Je dessinais certains modèles, mais lorsque j’avais une commande précise de riches dentelles, je m’adressais à un spécialiste qui tout en étant chapelier, était aussi dessinateur et metteur en carte, rue Pannesac.

Son métier demandait une grande méticulosité et une connaissance très importante aussi bien en dessin qu’en dentelle. Il fallait que les fils puissent passer afin de recréer le dessin. Si les fils étaient trop souvent coupés et ajoutés, cela faisait renchérir le prix de la dentelle et diminuer sa solidité.

Ce dessinateur avait une haute idée de son métier. Il ne dessinait jamais des dentelles appelées B.M., (Bon Marché) ou de rue, pas plus que du V.B.M. (du Venise Bon Marché). Il ne voulait pas favoriser la quantité au détriment de la qualité. Il s’était modernisé et avait équipé sa minuscule boutique d’une machine à piquer les cartons, inventée par monsieur Beraud du Puy. Il pouvait ainsi traverser plus régulièrement et sans effort plusieurs cartons et conserver la trace desssinée sur un carton blanc sans dégât pour elle.
                                       Je gagnais alors, en 1916, quinze centimes, c’est-à-dire trois sous de l’heure ! Pour  avoir une idée, le coiffeur qui avait son salon en bas de chez moi faisait payer cinq sous lorsqu’il rasait un monsieur…
Je ne faisais jamais de dentelle Bon Marché et à gros fils,  j'aurai eu l'impression de trahir Monsieur Chaleyé, mais la concurrence avec la dentelle mécanique était très dure. Cette même année, le mètre de dentelle  mécanique était vendu quarante centimes, alors que la dentelle à la main était vendue 5 centimes de plus. Il aurait fallu qu’elle rapporte le double pour que la dentellière ait un salaire normal, mais alors, la dentelle trop chère devenait invendable. Aussi, sur les soixante-quinze mille dentellières recensées  à cette époque il y en avait cinquante mille qui ne gagnaient qu’un franc cinquante à deux francs cinquante par journée de travail et les journées étaient de quatorze heures…

 Les fabricants ne s'entendaient pas beaucoup entre eux et donnaient toujours un peu plus à une bonne dentellière pour la conserver ou l'enlever à un concurrent. Ils étaient à ce moment-là trois cent cinquante, mais la plupart s'ignoraient, surtout les petits, les plus nombreux.

Je ne travaillais les grandes belles et fines dentelles que sur commande précise de riches bourgeoises du Puy. Rares étaient les marchands qui achetaient cette qualité. La concurrence était trop dure pour eux . A Paris la concurrence devenait difficile entre nos dentelles et celles de Chine ou de Madagascar, de Grèce ou d’Espagne et même du Brésil où notre ancienne clientèle américaine allait directement s’approvisionner à meilleur prix.

Puis, dès 1915, il y avait eu des lois votées sur le salaire minimum à donner aux ouvriers à domicile, ainsi que le paiement des charges sociales. L’administration voulait que l’on soit des ouvrières à domicile. Pendant des années, les fabricants, refusèrent. Il y eût une guerre d’usure dont notre métier était l’enjeu, des procès, des amendes, des fermetures de magasins. Enfin, une grande tristesse pour tout le monde.

cahin, caha, mon salaire chez Mademoiselle et ma dentelle ont fait que j’ai pu rester au Puy jusqu’en 1917.


 
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Mis à jour le 8 novembre 2019
 
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