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Reportages

LA MARCHANDE DE DENTELLE (23e chapitre)

Rue Porte-Aiguière (à gauche)


 J’avais terminé mes cours à la « Prof »* et je n’avais pas très envie de retourner au village. Cousine Anne, bien connue dans le quartier, m’a fait entrer chez une marchande de dentelle, rue Porte Aiguière.
  
Ma patronne était une demoiselle de quarante ans, très élégante, qui habitait avec son père. Sa mère et sa grand-mère avaient tenu, avant elle, le même commerce. Habituée depuis son plus jeune âge à manier, acheter et vendre la dentelle, elle avait remplacé, sans aucune difficulté, sa mère morte quelques années auparavant. De noir vêtue, avec rangs d’or autour du cou et gros chignon, elle avait les gestes précis et la voix nette. Tout sourire avec le client, elle se montrait impitoyable envers les dentellières de la campagne qui venaient lui proposer leur production, le samedi, jour de marché.

Elle avait le don pour reconnaître les dentellières en infraction. En effet, il existait une tradition, un accord moral, qui voulait que les dentellières ne vendent leur travail qu’au fabricant fournisseur du modèle. Il arrivait cependant, lorsque la leveuse « faisait la difficile » et proposait un prix trop bas, ou encore lorsqu’il y avait un besoin urgent d’argent à la maison, que la dentellière vende elle-même ses cluny ou ses guipures. La dentelle, que la leveuse lui aurait payée quinze à vingt-cinq sous dans son village, ne lui était alors payée que dix sous par la marchande qui profitait de la situation.

Donc, le samedi, jour de marché au Puy, il y avait beaucoup de travail à la boutique. Les leveuses et les dentellières arrivaient le matin à pied, en carrioles ou par le train lorsqu’elles apportaient le travail de plusieurs dentellières du même village. Elles livraient coupes ou pièces de dentelle, discutaient, marchandaient, puis reprenaient de nouveaux modèles et achetaient le fil nécessaire. Avec les quelques sous ainsi gagnés, elles allaient payer leur dettes, puis chez le pharmacien, l’épicier et le marchand d’étoffes qui avait son banc sur le marché.

Ma patronne ne donnait jamais la totalité des cartons d’un même modèle à une seule dentellière, pour lui éviter la tentation de vendre une pièce finie pour son propre compte. Lorsqu’elle voulait un napperon, le centre était donné à faire à Pradelles, le premier tour à la Chaise-Dieu, le deuxième au Monastier et ainsi de suite selon la dimension du napperon. Elle connaissait ses dentellières et faisait en sorte de donner à faire les grandes pièces à celles qui « avaient la même main » pour qu’il n’y ait pas de différence dans le travail. Mademoiselle se ménageait toujours une entrevue spéciale avec les leveuses. Le choix des modèles a distribuer aux dentellières était délicat, tout autant que le montant de la commission qui était donné à la leveuse.
Document 1895-1896 : nom de la dentellière, prix à l'unité, montant dû à la dentellière (collection Musée des Manufactures - Retournac)

J’ai appris ainsi, pendant quelques années, à ranger les dentelles, à les mesurer, les numéroter, les appareiller selon le dessin, la finesse du fil et leur hauteur. Les dentelles hautes étaient les plus chères. Elles étaient achetés au mètre (vingt-deux centimes par centimètre de hauteur), et pouvaient atteindre, selon l’importance et la qualité du dessin et du travail, deux, trois, cinq voire dix francs le mètre ! Mais c’était rare car la vente de tels articles n’était pas monnaie courante.

Le père de mademoiselle était un joyeux vivant qui n’avait jamais beaucoup travaillé, laissant ce soin d’abord à sa femme et à sa belle-mère, et ensuite, l’habitude étant prise, à sa fille. En effet, si la fabrique était en général affaire d’hommes, le commerce de la dentelle, lui était uniquement l’affaire des femmes. Il ne fallait pas croire cependant que Monsieur ne s’occupait pas. Bisseigne ! Il n’arrêtait pas, le pauvre ! Monsieur avait une vigne, Monsieur était vignard. Il possédait quelques arpents de terre sur le côteau de Chosson, bien placés au-dessus du Puy et exposés au soleil où il entretenait des ceps de vignes, deux cerisiers, deux pommiers, quelques légumes et trois lapins.
  Maison de vigne
Tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il vente, il quittait sa maison sitôt la fin du repas de midi pour se rendre à sa vigne. Il prenait un panier qu’il remplissait d’épluchures pour les lapins, chaussait de gros souliers, se saisissait de sa canne, des lourdes clefs de son domaine, et partait d’un pas lent, régulier, réfléchi. Pourtant, son air absent ne l’empêchait pas de jeter des coups d’œil curieux autour de lui. Cette cueillette d’informations lui permettait, le soir, de faire un passionnant compte-rendu sur la vie des voisins !

Entourée d’une clôture, fermée par un portail à serrure, sa vigne l’attendait. Une petite maison, d’une pièce, lui servait de lieu de repos et de réflexions. Placée à l’extrémité de son lopin de terre, elle lui permettait de surveiller les abords de son domaine pour en chasser les éventuels maraudeurs, observer et accueillir les voisins, ou d’être tout simplement heureux dans la contemplation de son bien et de sa belle ville. Cette unique pièce était meublée succinctement d’une table, de quatre ou cinq chaises dépareillées, de trois ou quatre fauteuils usés en rotin. Elle faisait également fonction de cuisine, grâce à un potager construit en briques. Un tonneau et quelques bouteilles complétaient le décor.

Si Monsieur travaillait et surveillait attentivement sa vigne de juin à septembre, il y recevait aussi beaucoup. A cette époque de l’année, il quittait la maison vers neuf heures et ne rentrait que le soir. Il emportait un saucisson, une omelette froide et un chèvreton* pour manger avec ses amis, les autres vignards. Ces messieurs se rendaient quotidiennement visite, commentaient le temps, les cultures, la politique ou la fabrication du vin dont chacun avait le secret. Leurs discussions étaient ponctuées d’absences pour aller « tirer le quart », - nul n’ignore que parler donne soif. Les après-midi chaudes voyaient Monsieur s’installer, muni d’un livre, sur une chaise longue placée sous un pommier, toujours le même. Il passait ainsi une ou deux heures, apparemment plongé dans la lecture. En réalité, il faisait une bonne sieste ! Le clocheton accroché au portail le réveillait lorsque survenait une visite. Alors, il refermait son livre d’un air entendu, et se levait pour recevoir l’ami auquel il offrait de son vin. Certains soirs, on le voyait revenir excité et bavard comme une pie. Il avait la parole bruyante et le vin gai. Mademoiselle n’aimait pas ça et pinçait les lèvres, car les voisines ne manqueraient pas d’en faire des gorges chaudes le lendemain matin ! Mais le vieux Monsieur s’en moquait bien. Plus sa fille manifestait du mécontentement, et plus il me clignait de l’œil derrière son dos. Je me retenais pour ne pas éclater de rire. Fin septembre, début octobre, Mademoiselle fermait la boutique un dimanche et un lundi. Après la messe, nous montions à la vigne faire les vendanges en compagnie de voisins et d’amis. La vigne n’était pas grande, on prenait son temps. Monsieur n’était pas regardant, on mangeait bien, on chantait, on riait. Il m’en reste un souvenir lumineux.

Dans cette arrière-saison, le temps était généralement somptueux. On voyait le sommet de toutes les collines, qui entourent le Puy, ainsi que le « dyke » de Saint Michel affûté par sa chapelle, la cathédrale largement ouverte, les grands couvents et les maisons bourgeoises, les chapelles et les petites maisons du faubourg. De nombreux jardins et des vignes minuscules s’étageaient jusqu’à la vigne de Monsieur.

Celui qui n’a jamais admiré ce décor fantastique, les matins encore embrumés lorsque le dyke s’enveloppe de dentelle, les midis d’été où l’air crépite et détaille, en ombre et en lumière, chaque toit, chaque mur, chaque place ou encore les soirs qui effacent les arêtes, les angles aigus des constructions en noyant, dans une couleur douce et lumineuse, cette ville magique. Non, celui qui ne connaît pas Le Puy, celui qui n’a jamais vu ce miracle, n’a jamais rien vu, ne connaît rien. Mais ma ville est aussi belle l’hiver lorsqu’il gèle ou neige. Il n’y a que le printemps qui se fait un peu espérer dans mon pays.
C’est ainsi que j’ai passé, à l’ombre de cousine Anne et de Mademoiselle, des années qui, belles au départ, ont été couvertes de pleurs et de cendres à cause de la folie des hommes.

 
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Mis à jour le 18 janvier 2019
 
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