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L'ARTISTE JEAN CHALEYE (22e chapitre)

Je conserve de mon séjour à "La Prof" (c’est ainsi que nous appelions l’Ecole Pratique de Commerce et d’Industrie du Puy), le souvenir précis et toujours ému de mon professeur de dessin.

Etranger à la ville, son allure le distinguait tellement des autres maîtres, qu’il attirait immédiatement l’attention et l’intérêt. Beau mais beau, vivant seul, l’air romantique, il n'en fallait pas davantage pour faire rêver une jeune fille qui sortait de son village et enflammer son petit coeur. Curieuse de sa vie, je questionnais discrètement ses élèves et cousine Anne et bientôt j'en ai su autant qu’eux.

Jean Chaleyé était né en 1878 à Saint-Etienne. Très doué en dessin, il avait reçu de sa ville natale une bourse qui lui avait permis de poursuivre ses études pendant encore trois ans à l’Ecole des Beaux-Arts de Lyon. Dans la capitale de la soie, il avait particulièrement étudié les fleurs alors fort utilisées dans le décor de ce textile. Il les avait tellement bien reproduites qu'il obtenait médailles et bourse pour l’ensemble de son travail.

     Ecole des Beaux-Arts de Lyon
Ce nouveau pactole lui avait permis de monter à Paris et de s’inscrire à l’Ecole Supérieure des Arts décoratifs. Il était devenu rapidement massier * de son professeur, Louvrier de Lajolais, qui s’intéressait aux arts appliqués dans l’industrie. En même temps, pour satisfaire sa passion pour la peinture, Chaleyé était entré à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts dans l’atelier de Cormon.

 
    Ecole Nationale superieure des  Arts Décoratifs de Paris
A cette même époque, en 1903, deux députés, Engerrand du Calvados et Vigouroux de la Haute-Loire, se préoccupaient de la disparition progressive de la dentelle à la main en France. Cette disparition était due à des lois qui imposaient une scolarité plus longue pour les enfants. Ces lois empêchaient, par conséquent, une bonne formation à la dentelle enfin et surtout il y avait un manque de création artistique notoire. Pour y remédier, des lois étaient votées par le Parlement pour restaurer l’enseignement de la dentelle dans les villes où elle s'était toujours faite. La loi précisait également qu’il devait être créé des cours propres à développer l’éducation artistique des ouvrières et des dessinateurs en dentelle.

S’il était encore possible d’embaucher assez facilement de bonnes dentellières en Haute-Loire il n’en était pas de même pour trouver l’artiste capable de créer de nouveaux modèles. Comment Louvrier de Lajolais a-t-il été informé de ce besoin? On l'ignore mais ce qui est certain, c’est qu’il a fait venir dans son bureau le jeune Chaleyé pour lui proposer de remplir la mission de création et de rénovation de l’art dentellier en Haute-Loire.

Pour Chaleyé, originaire d’une ville voisine, le Puy-en-Velay n’était ni une inconnue ni un exil. La gloire d’attacher son nom au renouveau d’une technique séculaire représentait pour lui une expérience enthousiasmante. Il avait donc quitté sa vie de bohême et d’insouciance de peintre doué mais fauché pour une période qu’il pensait limitée dans le temps. Il ne pensait pas dire un adieu définitif à ses lieux de rendez-vous, la Closerie des Lilas, l’Académie Julian, le Procope, pas plus qu’à ses amis Marie Cassat, Raoul Duffy, Dunoyer de Ségonzac.


   Raoul DUFFY
Il était arrivé au Puy, plein d’ardeur et la tête remplie de projets. Installé tout près de l’école, dans une maison du boulevard Carnot, il avait fait la connaissance de ses collègues, Monsieur Avit, responsable des travaux de dentelle et Mademoiselle Rousset, échantillonneuse. Il avait rencontré aussi les fabricants de dentelle les plus notoires, Pierre Farigoule, Louis Oudin avec lesquels il allait travailler.

 Les débuts ont été idylliques. Une entente parfaite liait ces hommes aux intérêts convergents. Jean Chaleyé présentait tous les atouts souhaitables : une formation supérieure, un véritable don pour la création artistique, le sens des valeurs et de l’équilibre, la connaissance de la mode et de ses tendances.

Cet homme génial avait à sa disposition des fabricants soucieux de leurs intérêts, secondés par des dentellières expérimentées. Tant que chacun restera dans son rôle, la dentelle du Puy volera de succès en succès.

Chaleyé voulait remplacer les dessins traditionnels à motifs géométriques et répétitifs par des formes très souples inspirées de la flore locale. Dès 1904, les dentelles réalisées selon ses idées étaient exposées, à Paris, au Palais Galliera. En 1905, il créait une feuille d’éventail à décor de vigne vierge pour Oudin qui participait à l’Exposition Internationale de Liège. Son originalité alliée à la qualité de la dentelle a valu à Oudin une médaille d’argent d’une valeur de cinq cents francs !


 En 1908, Chaleyé obtenait un triomphe avec trois prix au concours organisé par le journal La Dentelle. Les pièces primées étaient exposées au Pavillon de Marsan à Paris. Le Premier Prix exécuté par l’Ecole Pratique consistait en un volant orné de feuilles et de fruits de marronnier. C’est à cette occasion que le point astrakan en relief était inventé pour donner plus de réalisme à la bogue de marron.

  Le Deuxième Prix, réalisé par des dentellières du fabricant, Oudin, s’appelait Frivolité. Chaleyé recevait, à cette occasion, le prix du Sous Secrétaire d’Etat aux Beaux Arts pour une dentelle appelée Printemps fleuri. Dentelé par mademoiselle Rousset, ce volant se composait de paniers genre Louis XV d’où s’échappaient des branches et des fleurs d’églantines.

Lors de l’Exposition Franco-Britannique de Londres, en 1908, Oudin obtenait une médaille d’or pour un galon de fuschias. Un grand prix lui était aussi attribué en 1910 lors de l’Exposition Universelle de Bruxelles pour un remarquable paysage avec effet de grisaille, un combat de coqs en couleur et un coussin à décors de marrons à toile d’araignée. Les dentelles étaient parfaites mais chaque fois leur dessin portait, pour chaque exposition, la signature de Chaleyé. En 1910, il avait réalisé de nouveaux dessins qui lui avaient valu une médaille d’or à l’Exposition internationale de Turin.

  Lorsque j'ai fait la connaissance de Jean Chaleyé il était âgé d’une trentaine d’année. Je ne suis restée à la "Prof" que sept ou huit mois, seule fille à suivre uniquement des cours de dessin et de mise en carte. Je faisais l’échantillonnage dans ma chambre et je montrais ensuite mon travail à Mademoiselle Rousset. J’éprouvais un profond sentiment fait d'admiration et d'autre chose pour mon professeur de dessin. Grâce à lui, je trouvais passionnant d’imaginer une forme, d’apprendre à la dessiner sur le papier, de maîtriser le travail de la mise en carte pour la réaliser, en l’adaptant à notre technique, tout en respectant sa forme initiale.
    Mise en carte d'un col d'après un dessin de Chaleyé

   Enfin, quel plaisir de donner vie à une idée, d’en faire une réalité palpable grâce sa réalisation en dentelle. J’étais la seule à pouvoir mener jusqu’à la dentelle le dessin tracé sur le papier. Les autres élèves, fils de fabricants, sûrs de leur avenir, n'apprenaient, eux, que des rudiments de la dentelle à la main.

Un an après mon installation au Puy, Jean Chaleyé, se mariait à une jeune ponote, une demoiselle Gimbert dont il était très amoureux.

Je tombais malade de langueur, a-t-on dit. Je suis retournée habiter chez mes parents à l'oustâou pendant quelques semaines. Je savais que ce n'était que dans le cocon de ma famille que je reprendrais courage, toutes les fois que la vie m'a malmenée c'est auprès d'elle que j'ai pu me reconstruire. Je pleurai sans raison, parait-il. Mais moi je savais que je pleurai sur mon rêve impossible et sur mon pauvre cœur. Mais il fallait que je travaille aussi je suis repartie chez Cousine Anne, fermée sur mon chagrin et mon regret. Jean Chaleyé n’a jamais rien su du tendre sentiment qu’il avait inspiré à une toute jeune fille.

Comme de nombreux français, il est parti à la guerre mais à son retour au Puy, les gens, les mentalités, les problèmes n’étaient plus les mêmes. Cependant, il allait encore participer en 1925 à l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs de Paris comme membre du jury et recevoir une médaille d’or pour l’ensemble de ses créations dentellières.

En 1930, il était nommé directeur de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Industries Textiles de Roubaix. Il quittait le Puy, sans regret, navré de l’incompréhension et de la grande solitude morale, intellectuelle et artistique dont il avait souffert pendant tant d’années.

Il devait portant continuer à s’intéresser à la dentelle en prodiguant ses conseils à l’Ecole de Dentelle de Bailleul. Totalement détruite par les bombardements de la guerre 1914-1918, cette école avait été reconstruite grâce à la générosité d’un riche Américain. Par les dessins de Chaleyé cette école obtenait un Grand Prix à l’Exposition de Bruxelles de 1935.

 
 Ecole de dentelle de Bailleul
Pendant  toutes ces années, le peintre Chaleyé avait continué à peindre des fleurs : roses, pivoines, fleurs des champs. Ses toiles avaient été exposées à Lyon, Lille, Roubaix…
Avec un pincement au cœur, je l’ai revu vers 1940, lorsqu’il s’est retiré au Puy. Père de trois filles, Colette, Jacqueline et Suzanne, il était devenu le beau-père du fils de l’ingénieur Badani qui avait été présent lors du lancement de l'avion "La dentelle du Puy de Monsieur Roland et du Docteur Mazoyer.

Mais la passion de la dentelle ne l’avait pas quitté et il était désolé de l’état dans lequel elle se trouvait. Avec un fabricant de dentelles mécaniques, Paul Fontanille, petit-fils de Marie Fontanille, il créait en 1942 le Conservatoire départemental de la Dentelle du Puy.
Pendant dix-huit ans, il allait encore et toujours lutter avec acharnement pour diffuser un enseignement de qualité, tant au point de vue technique qu'artistique. Il fondait pour cela Le Conservatoire Départemental de la Dentelle du Puy, ouvrait des cours pour les institutrices, éditait une méthode, créait un enseignement dentellier en milieu rural, etc. Il écrivait à toutes les personnalités locales et nationales pour les persuader de l'intérêt de conserver au Puy une dentelle de qualité issue d'un véritable métier d'art.

     Il était devenu un vieux Monsieur et moi, je n'étais plus une jeunesse, nous nous rencontrions soit dans la haute ville où il habitait soit lorsqu’il "faisait le Breuil". Il n'était plus le fringant jeune homme qui avait fait battre et souffrir mon cœur si longtemps. Maintenant, appuyé sur sa canne, toujours courtois et affable, il avait, malgré l'âge, conservé l'œil vif du peintre. Il retirait son chapeau en feutre gris pour me saluer et on parlait de l’ancien temps, il me disait "Fais-tu toujours de la belle dentelle, ma bonne Marie? fais-tu de beaux dessins?". Honteuse, je lui montrais les médiocres dessins que me donnaient les marchands et que je devais mettre en carte et échantillonner, il en était triste et hochait la tête. Hélas, on ne vendait plus que de la dentelle simple, donc bon marché. Nécessité faisant loi, je faisais, sans plaisir, des kilomètres de petites dentelles.

Deux ou trois fois, j’ai essayé de dessiner moi-même des modèles et d'en faire les cartons comme autrefois, dans mon jeune temps. Mais j’avais oublié trop de choses et je n’ai pas osé les montrer à mon vieux professeur.

A sa mort en 1960, âgé de 82 ans, il était amer et aigri de n’avoir trouvé ni compréhension, ni héritier spirituel et moi j'étais triste que le Puy n'ait pas reconnu son talent.

Je pense parfois à mon professeur, à ses conseils, à sa modestie, à sa compétence, à notre jeunesse et j'espère qu'un jour, Le Puy reconnaîtra sa valeur et ses mérites.

L’avenir dira pourtant qu’il a été le maillon indispensable° et précieux de la transmission d’un savoir-faire fragile mais indestructible.

° C’est grâce à la réédition de sa méthode et à l’autorisation donnée par les fille de Monsieur Chaléyé que la dentelle a été de nouveau enseignée en 1974 au Puy-en-Velay et a été diffusée dans toute la France et plus loin encore.
* Gestionnaire

 
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Mis à jour le 18 janvier 2019
 
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