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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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Reportages

UN AEROPLANE NOMME DENTELLE (20e chapitre)

UN AEROPLANE NOMME « DENTELLE »

L’infatigable Monsieur Farigoule n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. Un nouveau projet mûrissait dans sa tête. Persuadé du bien-fondé de cette nouvelle idée, il allait se dépenser sans compter pour la faire aboutir.

A cette époque, âgé d’une cinquantaine d’années, rond et trapu, le cou épais et court, les épaules larges, bedonnant et portant moustaches et bouc à l’impériale, le fabricant inspirait le respect et la considération. C’était un notable. Notable qui se préoccupait des rumeurs de guerre qui se répandaient en cette année 1912. Lucide, il pensait qu’il était indispensable et urgent pour la France de se doter d’une aviation militaire.

C'est lors d’un banquet organisé par le Syndicat des Fabricants de Dentelles du Puy, qu’il proposait à ses amis le lancement d’une souscription nationale pour offrir un avion à l’armée ainsi que la création d’un Comité Départemental d’Aviation dont il était aussitôt élu président. Sans se tromper, on peut dire que Pierre Farigoule a été à l’origine de l’intérêt porté à ce moyen d’attaque et de défense presque inconnu jusque-là.

     Le comité avait pour but de collecter tous les dons et d’en tenir la comptabilité. En quelques mois, le montant des sommes recueillies en France s’élevait à 16.574 francs. Pierre Farigoule transmettait cet argent à Alexandre Millerand, alors ministre de la Guerre et demandait que l’aéroplane ainsi acquis soit baptisé la "Dentelle du Puy". Le don et la proposition étaient acceptés. Dans la même année, l’armée commandait cinq avions similaires.

      
L’avion acheté, une série de manifestations était organisée au Puy afin de le montrer aux habitants de la Haute-Loire. Deux conférences faites par l’ingénieur des Arts et Manufactures, Badani, dévoilaient les secrets de l’aviation à des spectateurs médusés et enthousiastes. On avait déjà vu des avions dans le ciel de notre région les 15 et 16 juillet 1911, à Cordes, village situé à huit kilomètres du Puy mais c'était le monoplan piloté par Jules Védrine et le biplan Voisin conduit par le péruvien Bielovuccio qui s’étaient livrés à des exhibitions. Un mois plus tard, Obre et Duval s’étaient envolés d’Yssingeaux.

      Mais l’avion de Monsieur Farigoule était "notre" avion. Il s’appelait la "Dentelle du Puy. Par cousine Anne, au courant de tout ce qui se passait à la fabrique, je connaissais à l’avance le déroulement des festivités préparées par le patron à l’occasion de l’arrivée du "Dentelle du Puy". Tout d’abord, elle m'avait appris que l’avion ne pouvait voler que s'il faisait beau, ce qui paraissait tout à fait normal. Aussi, avant de se déplacer, les habitants pouvaient-ils consulter un poste à signaux installé à l’arrêt du tramway, en face du café de Paris sur la place du Breuil. Le drapeau vert indiquait un vol probable, le drapeau rouge le confirmait, le drapeau blanc l’annulait. C'était tout simple et tout le monde comprenait.

Ces vols avaient lieu dans la plaine d’Audinet à Brives-Charensac, en principe ils avaient lieu quotidiennement du 15 juillet au 30 juillet 1912, avec jours de gala les 15, 21 et 28. Pendant quinze jours les ponots allaient se promener dans les rues, les places, les jardins enfin dans toute la ville, le nez en l’air dans l’espoir d’apercevoir leur avion.

     Construit par la Société d’Etudes de Locomotion Aérienne, sous la direction de Badani, futur gendre de J. Chaleyé, qui en avait conçu les plans avec le comte Walewski°, l’aéroplane comptait dix mètres d’envergure pour une longueur de huit mètres quatre-vingts. Grâce à ses hélices de trois mètres de diamètre, il pouvait atteindre 120 kilomètres à l’heure et il avait même survolé la ville du Puy à plus de 1000 mètres d’altitude! C'était extraordinaire mais, d'après tout le monde, aucun avion ne pourrait jamais dépasser ni sa vitesse actuelle ni la hauteur atteinte. La municipalité avait offert pour cette véritable prouesse une somme de cinq cents francs.

Le drapeau était rouge ce lundi après-midi lorsque, avec deux amies et cousine Anne nous avons pris d’assaut le tramway pour nous rendre à Brives-Charensac. Nous voulions voir le célèbre pilote Gaulard voler dans l'avion qui tournait tous les soirs sur la ville. Une foule nombreuse, averti par le bouche à oreille de la couleur du drapeau, se dirigeait vers l’aérodrome, à pied, en voiture ou en tramway.

    Gaulard, âgé alors de vingt-cinq ans, élève de Gopé, était un ancien champion du monoplan Antoinette. Par la suite, mécanicien du pilote Latham, il avait participé à de nombreux meetings avant de passer en 1910 son brevet de pilote grâce à Levasseur, constructeur d’automobiles.

Enfin, vers dix-sept heurs, nous avons pu voir Gaulard prendre place dans le monoplan. L’hélice était lancée à la main et le bruit du moteur arrivait jusqu'à nous. L’avion roula un instant sur la piste. Gaulard salua poliment la foule de la main, et sans aucune difficulté l’avion monta, monta, monta. Nous le vîmes passer au-dessus des collines de Mons, contourner le bassin de Brives et revenir tranquillement se poser sur le terrain comme un oiseau.

La foule en délire applaudissait et criait, nous avions mal aux mains à force d’applaudir, mal à la gorge à force de crier, et le cou douloureux d’avoir gardé si longtemps la tête renversée vers le ciel.

Ce n’était pas fini, Gaulard repartait. L’avion roulait quelques mètres, Gaulard nous saluait encore une fois et le "Dentelle du Puy" s’envolait une nouvelle fois, simplement, facilement vers le ciel. C’était tout bonnement merveilleux ! Il allait survoler Le Puy, Espaly et Polignac à plus de mille mètres d’altitude! Bisseigne! C’était tout simplement miraculeux.
Pendant que l'avion était hors de notre vue, nous regardions le beau monde venu pour voir le pilote et l'avion. Il y avait le préfet, le maire, des militaires, et aussi Monsieur Farigoule, que cousine Anne avait repéré aussitôt, entouré de dames très élégantes qu'elle avait immédiatement trouvé vulgaires et provocantes. Bisseigne, je ne sais pas comment elle avait pu voir ces détails de si loin.

Tout d’un coup, des cris s'élevaient dans la foule " Le voilà, le voilà, je le vois, là, là, il arrive" Toutes les têtes se levaient pour ne rien perdre de l'atterrissage. Très vite, le point grossissait et déjà l’avion se préparait à se poser, lorsque, subitement, il fait un bond énorme et piquait du nez, brisant le train d’atterrissage.

Il y avait eu un instant de silence fait de stupeur et d'incompréhension, puis nous nous étions tous précipités sur le terrain au milieu des cris et des exclamations. Le pilote était sorti de l’avion sans aucune blessure. A une personne qui lui demandait s’il avait eu peur, il avait répondu "Dans un avion comme celui-là, on ne risque rien. C’est un accident stupide".

Bichette ! le pauvre en avait les larmes aux yeux, malgré la sympathie de la foule qui applaudissait son courage. Monsieur Farigoule, rassuré sur l’état de Gaulard, s’était précipité vers son cher "Dentelle du Puy". L’ingénieur, Badani et les mécaniciens le rassurèrent, ce n’était pas grave, le bois cassé serait remplacé et l’avion pourrait voler à nouveau.

Nous avons quitté Brives à pied, noyées dans une foule bon enfant qui commentait avec enthousiasme l’exploit dont elle venait d’être le témoin. Le dimanche 21 juillet 1912, nous sommes reparties pour Brives voir l'aéroplane, je n'ai pas bien compris si c'était l'avion ou Monsieur Farigoule que cousine Anne voulait encore voir. Nous avons attendu sur le Breuil, parmi les gens qui faisaient comme nous la queue pour monter dans le tramway. Cousine Anne, elle si discrète habituellement, parlait suffisamment fort pour que tout le monde sache bien qu’elle travaillait chez Farigoule et qu’elle en savait long sur les avions… Bientôt, il y eut vingt personnes pour l’interroger sur son patron, sur Gaulard, sur Paris, que sais-je ? Elle qui n’avait, jusqu'à hier, vu un aéroplane, répondait à toutes les questions comme une spécialiste de l’aviation. elle savait tout sur Gaulard et racontait avec force détails toute l'histoire. Mais comme d'habitude, parlent le plus ceux qui en savent le moins, elle avait son auditoire et, elle, si timide se lançait dans des improvisations invraisemblables. Il faut dire qu’elle avait lu plusieurs fois le journal!

   Enfin, nous avons pu prendre place dans le tramway et arriver sur le terrain au moment précis où l’Orphéon du Velay commençait à jouer. Il y avait encore ce jour-là une foule joyeuse et bon enfant, venue de tous les coins du département, on se serait cru à une vogue. On voyait les mécaniciens s’affairer autour de l’appareil qui avait été réparé.
 

A quatre heures, le sénateur Charles Dupuy était accueilli par Pierre Farigoule (que cousine Anne avait encore repéré). L’Orphéon se mettait à jouer la Marseillaise et tout le monde se levait, les hommes et les garçons enlevaient leur chapeau ou casquette, plus personne ne parlait pendant que notre hymne national éclatait, magnifique, héroïque et si poignant sur ce plateau entouré de collines et de montagnes. Le refrain était repris par la foule. La dernière note était saluée par un déferlement d’applaudissements.

Nous attendions maintenant les vols. Cinq fois, Gaulard a essayé de s’envoler, cinq fois le vent l'a empêché de partir en plaquant l’avion au sol! La foule était inquiète…

Par prudence, le vol était annulé. Nous n'étions pas contents, les gens se disputaient entre eux, il y avait ceux qui, s’étant déplacés, voulaient à tout prix voir l’avion voler, et ceux qui disaient que ce n’était pas chrétien de risquer la mort d’un homme. Cousine Anne ne disait plus qu’elle connaissait Monsieur Farigoule…Mieux valait être discrète dans les disputes.

Les jours suivants le "Dentelle du Puy" reprit ses vols dans le ciel ponot. De la moindre place, de la plus petite ruelle, les gens agitaient leur mouchoir en signe de reconnaissance et d'estime parce que ce n'est pas n'importe "qui, qui peut voler".

Pierre Farigoule était un homme comblé et d’autant plus heureux, qu’en 1913, l’association La Dentelle au Foyer, dont il était l'un des fondateurs, recevait un diplôme d’or avec les félicitations du jury à l’Exposition de Dentelles de Gand pour la qualité et la créativité de sa production.
   
 
Hélas, cet homme génial et généreux allait être emporté en quelques mois par un mal redoutable. Il laissait ses biens à son frère et à ses deux fils. Ces deux derniers allaient être tués à la guerre 1914-1918. C’en était fini de la Maison Farigoule au Puy, à Paris, à Calais.
Cousine Anne n'a plus jamais souri, elle a mis un ruban noir à son bonnet et ce n'est qu'à l'église saint Laurent qu'elle allait prier.

 
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Mis à jour le 12 novembre 2019
 
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