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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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UN DENTELLIER DE CHOC (19e chapitre)


Cousine Anne travaillait chez Monsieur Farigoule. Mais qui était donc ce Monsieur Farigoule ?
Lorsque  je l’ai vu pour la première fois, il avait atteint le sommet de la réussite, c’était un fabricant de dentelle comblé d’honneurs. Esprit toujours en éveil, il était de cette race d’homme à cheval sur le XIX° et le XX° qui avait compris et surtout osé utiliser les découvertes et les avantages de la révolution industrielle. Son origine était modeste. Sa mère, ancienne "leveuse", lui avait fait découvrir les beautés de la dentelle. Tombé amoureux, il allait s'y dévouer. Associé à son frère Jean, il créait une fabrique de dentelle à la main qui devint rapidement célèbre par l’originalité et la qualité de sa production.
En 1883, il était chargé par ses collègues de concevoir et de réaliser la dentelle qui devait être offerte à Levis Morton, ambassadeur des Etats-Unis en France, pour commémorer l’érection de la statue de général Lafayette au Puy.

Cousine Anne, qui en avait fait toutes les aponces dans son jeune temps, me décrivait cette grande pièce, toute en dentelle blanche, avec des motifs de couleur travaillés en relief. En son centre, les armes du Puy-en-Velay étaient couronnées par les remparts de la ville. On voyait à gauche le drapeau tricolore, à droite, la bannière étoilée, et au dessous, serpentait un ruban en mat sur lequel était brodé "A LA FAYETTE, LA DENTELLE DU PUY, SEPTEMBRE 1883". Cette dentelle avait eu un grand succès d'estime parmi les dentellières et mêmes parmi les ignorants émerveillés.
  Bannière
Le soir, il arrivait à cousine Anne de me parler de son jeune temps. C'est ainsi qu'elle me raconta, à ma stupéfaction car je n'aurais jamais pensé qu'elle pouvait avoir ce genre de pensées, combien elle avait été émue par la musculature des lyonnais qui avaient participé au concours sportif de mai 1887. Les "Touristes Lyonnais" était une société de gymnastique qui s'était inscrite au concours fédéral organisé dans notre ville.

Ce concours se déroulait en même temps que le concours agricole. On avait dressé la tribune officielle sur le Breuil, tandis que le pavillon des produits de la terre se trouvait sur la place du Foirail.

Cousine Anne me racontait qu’à ce concours, on pouvait voir des exercices de toutes sortes, comme l’escrime, le bâton, la boxe et même un lâcher de pigeons voyageurs, ce qui ne me semblait pas très sportif sauf pour les pigeons. Plus de vingt sociétés et mille gymnastes s’étaient inscrits, plus de deux mille personnes, venues de toute la Haute-Loire et des départements limitrophes, assistaient à ces exercices.
Le général Boulanger, ministre de la Guerre, qui devait venir présider les manifestations, avait été renversé par un vote à l’Assemblée Nationale quelques jours avant l’inauguration. Ce n'était pas bien grave puisqu’un autre général l’avait remplacé.

Plusieurs vellaves célèbres brillaient eux aussi par leur absence : le colonel Couston, commandant les Pompiers de Paris, resté dans la capitale à cause de l’incendie de l’Opéra Comique qui avait fait, deux jours avant notre réunion sportive, soixante-quatorze victimes.
   Incendie de l'Opéra
Philippe Jourde, directeur du journal "le Siècle" à Paris, ne pouvait lui non plus être présent en raison du fameux remaniement ministériel. Les organisateurs s’arrachaient les cheveux, d’autant que la caserne des gendarmes du Puy avait brûlé la veille de fond en comble !! Enfin, il pleuvait depuis un mois, et le ciel ne cessait d’être couvert. Ca faisait pas mais pas du tout, c'était la catastrophe. Affreux! répétaient les ponots avec consternation.

Pourtant toutes ces difficultés n’avaient pas entamé l’optimisme de Pierre Farigoule qui bousculait ses dentellières (et même cousine Anne) pour qu’elles terminent l’écusson en dentelle qui devait être remis au lauréat. Il ne resterait plus qu’à ajouter le nom du vainqueur réalisé en broderie. "Les Touristes Lyonnais" mieux entraînés avaient gagné presque tous les premiers prix, c'est ainsi qu'à notre regret le médaillon en dentelle offert par Monsieur Farigoule leur fut-il attribué. Ce médaillon allait être exposé par la suite rue Lafond à Lyon, pour être montré à l’admiration de la foule lyonnaise. J'ignore ce qu'il est devenu.

 Dentellière maison Farigoule  travaillant pour l' exposition de Chicago

Monsieur Farigoule exigeait de plus en plus de qualité dans la fabrication de ses dentelles et il allait en être récompensé puisque le succès n’allait plus le quitter. Les expositions de Paris, Moscou, Chicago, le voyaient présenter des dentelles de plus en plus prestigieuses et remporter des prix.
 Dentelle Farigoule à l'exposition universelle  de Paris

Ses concitoyens, appréciant ses qualités, l’avaient élu conseiller municipal. Un an plus tard, en 1894, il recevait la Légion d’Honneur. Quelques temps après, il ouvrait un bureau de vente de dentelles à Paris, 40 rue des Jeûneurs où étaient déjà installés de nombreux dentelliers surtout normands.

Pressentant les difficultés que la dentelle à la main allait rencontrer, il commençait, avec son frère Jean, à regarder vers la dentelle mécanique de Calais. Sous le nom de Maison Farigoule Frères, il créait, à Calais, une usine de dentelles confectionnées sur métiers mécaniques Leavers.

Lors de l'Exposition internationale d'Amsterdam, inaugurée en 1895 par la Reine Régente et la Reine Wilhelmine,


  Reine Wilhelmine
sa Maison recevait une Grande médaille d'Honneur pour ses dentelles mécaniques de Calais et pour ses dentelles à la main du Puy. En 1899, il prenait "un brevet pour un nouveau système de commande de chariots dans les métiers destinés à la fabrication des tulles et dentelles Leavers".
C’est à Calais qu’il avait découvert les moteurs et les machines. Son esprit s'était mis aussitôt à fourmiller de mille idées pour sa ville, idées qu’il allait réaliser. Avec son frère et un Américain rencontré à Chicago en 1893, il créait en 1896, au Puy, une compagnie pour l’installation et l’exploitation d’un tramway. Il avait été obligé, pour faire rouler ce tramway, d’implanter la première usine hydroélectrique. Grâce à cette initiative, des quartiers du Puy et de sa banlieue allaient bénéficier de la première installation électrique.

  Le tramway au Puy-en-Velay
Elu président de la Chambre syndicale de la Dentelle, il participait en 1903 à la mise en place de l’Ecole Pratique de Commerce et d’Industrie et en particulier de sa section dentellière dont je suivrais les cours des années plus tard. Cette école a exposé des dentelles, dessinées par Chaleyé, au Musée Galliéra en 1904, 
    Musée Galliera
à l'exposition de dentelles de 1905 à Liège, au concours de Dentelles organisé par la Dentelle de France en 1907 avec des dentelles dessinées par Chaleyé, enfin en 1908 à Londres.

A l'Exposition Internationale de Bruxelles de 1910, inaugurée par le Roi et la Reine de Belgique, Pierre Farigoule, Hors Concours et membre du Jury avait exposé des dentelles du Puy extraordinaires. Il avait donné à cousine Anne le rapport de l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles qui avait été écrit par M. A. Biais, brodeur à Paris. Elle se délectait tant à me lire le passage concernant son patron que je commençais à me poser des questions sur cette dévotion, elle lisait donc "Monsieur Farigoule, président de la Chambre syndicale du Puy a prouvé une fois de plus que la place de tout premier ordre qu'il occupe dans le grand mouvement dentellier du Puy était dû non seulement à la belle fabrication qui est un des caractères de cette maison, mais encore à l'emploi heureux de techniques nouvelles, travaillées sur des compositions très modernes. Rien ne peut mieux prouver combien, dans la composition florale, on peut trouver de lignes harmonieuses que ces volants en fleurs stylisées. Il a su tirer de son érudition des formes nouvelles dont il n'est pas possible de nier la pondération et l'élégance. Il faut citer parmi les pièces exposées, un superbe volant de 0 m. 60 de hauteur, genre Cluny en application sur tulle façon Bruxelles, des entre-deux de dessin très nouveau, des volants de Chantilly avec des effets de Cluny mélangé". Elle buvait du petit lait, la cousine Anne, en lisant le rapport.
Le frère de Pierre Farigoule, Jean, auquel il était associé, à Calais, obtenait un Diplôme d'Honneur à l'Exposition de Bruxelles de 1910. Il exposait des dentelles de Calais modernes pour robes avec de très beaux coloris dont le perfectionnement dans la fabrication avait donné de nouveaux effets.

C'était encore Pierre Farigoule qui faisait transformer, grâce au produit d’une Loterie Nationale estimé à cinq millions de francs, un bâtiment des Frères des Ecoles Chrétiennes en un immeuble rationnel qui devait servir d'école de dentelles. Cette somme si importante avait été collectée grâce à une Loterie Nationale et complétée par des dons et une aide de l'Etat. Une association, reconnue d'utilité publique, était créée qui devenait propriétaire de l'immeuble, elle s'appelle toujours "La Dentelle au Foyer" outre des représentants de la dentelle du Puy, il y avait parmi ses administrateurs le "Grand Dentellier de France", Lefébure. Cet immeuble, de par son association reconnue d'utilité publique, ne pourrait jamais être vendu mais seulement transmis à une autre association poursuivant les mêmes buts : l'enseignement de la dentelle.
  Salle de délibération de "La Dentelle au Foyer"
Dans ce bâtiment, le plafond de la salle du conseil, les vitrines et dentelles de la salle d'exposition, les vitraux du grand escalier ou se trouve le portrait en vitrail de Farigoule, tout témoigne encore de la présence de la dentelle dans cet immeuble construit spécialement pour elle.

  Un des décors du plafond de la salle de "La dentelle au Foyer"

Une partie de ce bâtiment a été attribuée au Tribunal administratif, le reste à la Chambre de Commerce du Puy d’une façon très discrète sans que le CEDF en soit informé. C’est ainsi que l’on respecte la volonté des anciens.

 
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Mis à jour le 16 aout 2019
 
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