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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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LA CROIX DE VERGONGHEON (17e chapitre)

 



Cette croix gothique érigée en commémoration de la mission de 1854 mesurait plus de quatre mètres de haut et valait, au début du XXè siècle, plus de quatre cent cinquante francs or.

C’est par cette croix que le scandale éclata, le 14 juillet 1908, dans le petit village de Vergongheon peuplé d’une centaine d’habitants. Son écho se répandit non seulement dans tout le Velay, mais aussi dans toute l’Auvergne.
                 
Vergongheon, village très républicain, avait aussi des places républicaines : place Carnot, place de l’Egalité, place de la Liberté, place de la République. Des fontaines surmontées du buste de la République embellissaient les places de la République et de l’Egalité. A quelques mètres de chaque fontaine se dressait une croix.

Le maire du village, Robert, tenait l’auberge "le Café du Peuple", placé en face de la croix de la place de la République, pourtant, cette croix-là ne le dérangeait pas : il en voulait à la croix qui se touvait place de l’Egalité !

Ce matin-là, un homme, maçon de son métier, s’approcha de la dite croix en poussant une brouette lourdement chargée. L'abandonnant un instant, il pénétrait dans la mairie et en revint avec le citoyen Robert, socialiste pratiquant, revêtu de son écharpe de premier magistrat, et de deux comparses chargés de grosses cordes et d’une échelle.

L’abbé Terrasse, curé de Vergongheon, alerté par ces préparatifs, sortit du presbytère et, se doutant des mauvaises intentions du maire, s’écria :
- Cette croix se trouve dans une propriété privée dont je suis locataire régulier, et j’entends que mon domicile ne soit pas violé. Voilà mon bail.
- Je me moque de votre bail, répliqua le maire en utilisant des termes beaucoup plus grossiers et malodorants.


L’échelle fut aussitôt dressée contre la croix pour permettre à Roche, un des hommes de main du maire, de passer des cordes tout autour afin de la faire tomber. L’abbé Terrasse, devançant la manœuvre s’était déjà hissé sur le piédestal et enserrait fortement la croix entre ses bras. Roche, perché sur l’échelle, essayait de lui faire lâcher prise mais sans résultat. Plus de cinquante personnes assistaient au drame et commençaient à manifester bruyamment contre le maire. L’abbé leur recommandait le calme.

Sur ces entrefaites, deux gendarmes, appelés par le maire, vinrent lui prêter main-forte, et sommèrent le malheureux abbé de descendre de son piédestal. Il s’y refusa farouchement.

- "Si vous ne descendez pas, nous allons employer la force!"
- "Employez la force si vous voulez, mais je vous avertis que vous commettrez une violation de domicile".
- "Ce n’est pas notre affaire ; nous sommes ici pour exécuter les ordres de monsieur le maire et rien de plus".

Les gendarmes montèrent donc, eux aussi, sur le piédestal pour en déloger le curé. Celui-ci, tiraillé, poussé, bousculé, pressé, ne lâchait pas prise, malgré ses cris de souffrance.

Le citoyen Robert, alors excédé, donna l’ordre à ses amis de "foutre par terre le curé". Ses hommes grimpèrent également sur le socle de la croix et le pauvre abbé, malmené, dut subir un nouvel assaut. Le vieux père de l’abbé, paralysé, assistait impuissant à toutes ces violences et criait : "Misérables, que faites-vous à mon fils?"

Furieux, le maire fit descendre ses troupes en criant :
– "Vous ne me ferez pas croire qu’à vous cinq, vous ne pouvez pas en foutre un par terre".
Et il envoya chercher un litre de vin blanc dans son auberge pour les ragaillardir"!

C’est alors que les malfaisants retournèrent leur colère contre les deux statues placées de part et d’autre de la croix : la Vierge et Saint Joseph, commémorant les missions de 1840 et 1863. Ils les arrachèrent de leur socle et, en tombant, elles se brisèrent.

Puis, ils revinrent vers le pauvre abbé. Au bout de deux heures et demie de mauvais traitements, après avoir récité plusieurs dizaines de chapelets avec ses paroissiens consternés, le malheureux totalement épuisé, descendit du piédestal. Il avait auparavant obtenu la promesse formelle du maire que la croix lui serait remise après avoir été descellé respectueusement.

Soutenu par ses fidèles, l’abbé Terrasse s’en alla dire la messe. Dès qu’il eut le dos tourné, le maire donna l’ordre à ses complices de ligoter la croix et de l’arracher de son socle. Elle tomba sur le sol où elle se brisa.

Cet éclat de courage, ce fait d'arme remarquable, fut fêté, avec les gendarmes, verre en main. Puis, en procession, ils allèrent retirer le buste de la République de la fontaine pour la déposer sur le socle où se trouvait auparavant la croix. Etait-ce maladresse ou ivresse mais la République tomba elle aussi et se cassa en deux morceaux. Par la suite, les deux parties purent être recollées, sauf le bout du nez qui avait été brisé. C’est depuis ce temps-là que la République de Vergongheon est devenue célèbre…


Mais l’affaire ne pouvait se terminer ainsi. L’abbé Terrasse assignait en octobre 1908 devant le Tribunal Correctionnel de Brioude le maire de sa commune. Le 27 octobre, les acteurs de ce drame se retrouvaient à la sous-préfecture de la Haute-Loire.

 
Président, juges, avocats, témoins, accusés et plaignants s'en donnèrent à cœur joie. Devant de nombreux témoignages contradictoires sur l’emplacement exact de la croix, à l’intérieur ou à l’extérieur du domaine public, la justice se transportait dans le petit village de Vergongheon où les fouilles étaient entreprises. A la grande colère du maire, la preuve était établie, la croix se trouvait bien chez le curé. D’autre part, un maire n’a pas le droit de se faire justice lui-même, il n’a pas plus de droits qu’un simple citoyen.

L'affaire semblait entendue mais hélas, il existait une entente tacite entre le Procureur de la République et le maire de Vergongheon. Dans son réquisitoire, innocentant Roche, le procureur s’écriait ironiquement "Le piédestal d’une croix ne saurait être considéré comme le domicile de l’abbé Terrasse et celui-ci n’avait pas l’habitude d’aller y réciter ses prières!"

Enfin, il affirmait, malgré des témoignages contraires et la preuve établie, que le "piédestal avait été placé contre le mur du presbytère et à l’extérieur" et, il ajoutait pour faire bonne mesure : "Monsieur l’abbé Terrasse a eu tort de s’opposer à la démolition de la croix et si des violences ont été commises elles ont été légitimes!"

Maître Casati, avocat de l’abbé Terrasse, prononça pour le défendre des mots que tout le monde pensait tout bas depuis bien longtemps, et que la presse rapporta fidèlement : "Plus je pénètre dans cette affaire, plus j’y découvre cette haine imbécile et brutale, qui fait que l’on s’en prend à des personnes que l’on sait ne pas pouvoir se défendre, parce que leur religion leur enseigne « Bienheureux les pacifiques! Prenez garde, Robert! Il y a beau temps que l’anticléricalisme est passé de mode, parce que les passions s’apaisent en France, malgré les mains criminelles comme les vôtres qui s’efforcent de les faire revivre".

Le jugement devait être rendu le 24 novembre 1908. Tout le département, toute l’Auvergne, la presse même, avec l’Avenir et le Journal des Débats, se passionnaient pour l’Affaire. Les avis étaient partagés, la fièvre montait. Des voisins ne se parlaient plus, des familles étaient divisées, parfois il y avait des disputes terribles à l’intérieur des couples. Il est juste de dire que toutes les femmes et surtout les dentellières étaient du côté du curé de Vergongheon, et le seraient restées même s’il avait eu tort !!!

Enfin, le jugement tant attendu fut prononcé.

Consternation, le Tribunal de Brioude déboutait l’abbé de sa plainte et le condamnait aux dépens ! Le Maire de Vergongheon faisait payer son avocat par les contribuables de sa commune sur décision du Conseil municipal!

L’abbé faisait appel devant la Cour d’appel de Riom. L'affaire rebondissait et les passions aussi !
  
 Si les magistrats du Tribunal avaient changé, on y retrouvait les principaux acteurs. Toutefois, le ton du maire s’était modifié. Humblement, il osait encore affirmer "Personne n’a usé de violence, au contraire, on a simplement voulu faire descendre le curé, c’est tout!" L’un des complices du maire déclarait, en parlant du curé et en déchaînant l’hilarité de l’auditoire  "Je ne l’ai pas violé. Je l’ai attrapé par le corps, naturellement, pour le faire descendre ; il a pas voulu descendre, je l’ai laissé, voilà tout".

Comme il était reproché au maire les violences exercées contre l’abbé Terrasse, sans vergogne, il répliqua  "Parbleu, il se sera écorché en passant entre la croix et les statues du calvaire, niant ainsi les bleus dont l’abbé était couvert.

Pour terminer, un conseiller posa la dernière question  "Vous auriez placé le buste de la République entre la statue de la Vierge et celle de Saint Joseph?  Devant son affirmation embarrassée, le public éclata de rire.

Enfin, à l’audience du 27 janvier 1909, la Cour de Riom rendait son arrêt et condamnait le maire, Robert, pour délit de violation de domicile, le rendait coupable d’abus d’autorité à l’aide de violences, et fixait à cinq cents francs le préjudice supporté par le malheureux abbé. Le maire devait aussi payer les intérêts sur cette somme augmentée de tous les frais de justice de Brioude et de Riom.

Enfin, la vraie justice était rendue, le calme revenait, mais il y avait une question que tout le monde s'est posée longtemps en riant. Qui a réglé tous ces frais ? Le maire a-t-il encore fait payer ses administrés ou bien a-t-il vendu un champ ?
 

 
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Mis à jour le 8 novembre 2019
 
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