Facebook Twitter

63 rayons de miel et ce n'est que le début...

63 rayons de miel et ce n'est que le début... 63 rayons de miel et ce n'est que le début...

Reportages

LA LEVEUSE (15e chapitre)

J'ai raconté mon apprentissage de la dentelle chez la Béate. Mais il est juste de  dire aussi la nécessité dans laquelle nous nous trouvions, tout enfant, de faire de la dentelle. Mes petites amies dentelaient de la même façon.  
Je me souviens de l'obligation faite aussi bien à mes frères dans leur jeune âge, qu'à mes soeurs, de faire tous les  jours un, deux, parfois trois tours de dentelle sur la roue du carreau avant d'aller jouer et cela, malgré l'école ou les travaux de la ferme.
A cinq ou six ans, c'étaient des "pieds" ou des dentelles faciles à trou-trou qui demandaient huit à douze fuseaux. Au fur et à mesure que nous grandissions, la dentelle devenait plus difficile, et nous, plus expertes. Dans certaines maisons, les garçons et les hommes continuaient à faire de la dentelle par nécessité durant l'hiver. Mais c'était les femmes qui  portaient  la dentelle à la leveuse laquelle n'étant pas dupe  ne disait rien pour ménager les fiertés. "Il faut ménager la fierté des pauvres et ne pas leur faire de la peine en plus " disait maman.
Tous les mois, à dates convenues à l'avance, notre leveuse, Madame jeanne, venait au village pour prendre les dentelles dont elle avait fourni les modèles.
                 La Leveuse
Ces modèles numérotés étaient la propriété du fabricant qui les avait fait dessiner. Elle devait donc lui rapporter les dentelles exécutées d'après ceux-ci, moyennant une commission de 5%. Je crois que Madame Jeanne "levait" pour la Maison Pontvianne installée boulevard Saint Louis, et célèbre pour leur "Sadi Carnot" en dentelle qui avait reçu la Médaille d'Or à l'Exposition Universelle de 1989*.
         Sadi Carnot

Madame Jeanne voulait  toujours changer les habitudes de travail, aussi n'était-elle pas très aimée,  elle était  aussi un peu "fière". Il est bien connu que les dentellières sont attachées à leurs habitudes et n'aiment pas les modifier, sauf si celles-ci sont à leur avantage!
Le rendez-vous donné par la leveuse avait toujours lieu à l'auberge et de préférence le dimanche. Régulièrement, nous étions en avance sur l'heure et nous faisions des estimations de prix sur les dentelles que nous apportions.
Madame Jeanne arrivait dans une carriole conduite par son neveu. Très élégante, elle ne portait pas de coiffe comme nos mères, mais un magnifique chapeau orné à profusion de dentelles noires et d'aigrettes.
Il s'appelait "le chapeau à l'ombrage.
         Chapeau à l'ombrage
Les femmes admiraient son grand châle en cachemire et ses chaussures à boucles que nous n'aurions même pas osé mettre pour la procession de la Vierge au Puy !
Lorsqu'elle quittait son châle, on pouvait facilement compter les rangs d'or qu'elle portait autour du cou auxquels était suspendu un Saint-Esprit. Certaines vieilles dentellières disaient qu'elle devait avoir un ami, un beau monsieur de la ville, ou prendre un bon bénéfice sur notre travail !  Les dentellières sont souvent mauvaises langues et la vieillesse ne les arrange pas !
Aussi, tout en l'admirant, les dentellières faisaient très attention lorsqu'elle prenait la demi-aune pour mesurer les dentelles.  Elles ne voulaient pas que Madame Jeanne entoure la mesure de nos métrages , ce qui faisait perdre des centimètres aux pliures superposés de chaque enroulement.
            Demi-aunes
 Elle essayait bien, à chaque visite, de rétablir cette ancienne coutume qui nous lésait, mais nos protestations énergiques l'en dissuadaient rapidement.
Lorsque l'accord était enfin conclu sur la quantité, il falait encore en fixer le prix. Madame Jeanne trouvait toujours un défaut pour rabattre sur la somme convenue lors de la remise du modèle : les  points d'esprit étaient lâches, les mats pas assez serrés, les grilles mal tournées, les fonds mariages ou épingles closes irréguliers. Nous protestions, nous évoquions la difficulté du dessin, les erreurs du piquage, la mauvaise qualité du fil, les conseils insuffisants. Bien évidemment, les dentellières se soutenaient mutuellement !
Parfois, la discussion s'envenimait, des paroles définitives étaient dites, puis, tout doucement, les choses s'arrangeaient car nous avions besoin d'elle et elle de nous.  Madame  Jeanne  nous disait comme l'on dit à des enfants insupportables :
- Vous me ferez tourner chèvre!...
Prix conclu et argent encaissé, nous pouvions examiner les prochaines commandes.
Madame Jeanne  distribuait  le travail en fonction des capacités de chacune. Certains modèles  étaient payés plus cher en raison des difficultés que la dentellière allait rencontrer et du temps nécessaire pour les  réaliser.
Ma mère choisissait toujours ceux-là. Elle aimait chercher des passages de fils, inventer des croisements, faire et défaire pour reproduire exactement le tracé du dessinateur. Avec mes soeurs, nous préférions les modèles simples qui laissaient la tête libre et la langue affûtée.
Nous discutions ensuite du choix du titrage du fil. S'il nous en restait de la même grosseur, inutile d'en racheter. Sinon, il fallait encore marchander. Nous savions que  Madame Jeanne prenait un bénéfice sur le fil et les épingles qu'elle nous vendait et qui nous étaient indispensables.
Il nous arrivait de prolonger l'entrevue par des questions techniques, problèmes sur des points ou cartons à remplacer.
Puis, Madame Jeanne nous racontait les histoires du Puy, que nous allions sur l'heure répéter autour de nous. Nous lui contions à notre tour les nouvelles du village, maladies ou fiancailles, nous buvions de la limonade et rions de nos plaisanteries toujours très piquantes à notre avis.
A notre question rituelle :
- A quand revenez-vous ?
Madame Jeanne répondait :
- "De dimanche en quinze et tâchez moyen de bien faire".
Enfin, Madame Jeanne, aidée de son neveu, rangeait les coupons de dentelles dans une grosse malle, les fils et modèles dans une valise. Elle s'enveloppait de son beau châle, prenait son grand sac, nous saluait d'un "Adieusias" sonore et prenait place auprès de son neveu dans la carriole.
Nous rentrions vite à la maison où les hommes et les enfants nous attendaient. Les sous bien serrés au fond de la poche en pensant aux dettes à rembourser et aux achats à faire et si souvent remis.
* La dentelle représentant Sadi Carnot avait été remise à Mick Fouriscot. Elle se  trouve maintenant à l'Atelier Conservatoire  National du Puy.

 
6546 551 visiteurs
Mis à jour le 12 novembre 2019
 
Mentions légales-www.itnt.fr
bibliothèquetissuthèquereportagescoin des cartophilesvisite virtuellevente surprisefabrication / réparationformations en ligne nouveauté