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Reportages

MOEURS VELLAVES (14e chapitre)

 

Nous n’avions jamais été riches dans nos campagnes. Une longue tradition de frugalité et d’économies nous avait fait prendre des habitudes qui n’étaient point des contraintes.
La journée de travail commençait par une soupe de légumes bien épaisse et un café à l’orge. À midi, la soupe de légumes était suivie de pommes de terre sautées à la poêle dans du saindoux. Une saucisse ou une tranche de lard cru ou cuit dans la soupe était ensuite servie avec du pain noir. Le repas du soir se composait d’un restant de soupe « allongée » et de fromage.

Si les hommes buvaient du vin clair, les femmes n’avaient droit qu’à de l’eau. Une fois par an, mon père allait au Puy acheter un pain de sucre que l’on suspendait à une poutre du plafond. Ma mère le grattait de temps en temps et en recueillait la poudre et les petits morceaux dans un bol qu’elle posait sur la table et dans lequel nous puisions avec retenue.

Nos poules et lapins étaient achetés par un marchand qui passait dans le village. Les veaux étaient vendus aux foires du Puy, de Loudes ou de Langeac. Pour certains, le montant des ventes de veaux servait à payer le fermage.

Le  boulanger passait tous les quinze jours, nous lui achetions assez souvent une grosse miche. Les voisins, plus pauvres que nous, achetaient deux ou trois tranches de pain qui leur servaient de dessert… Le village ne faisait chauffer le four banal qu’une fois par mois pour cuir le pain de ceux qui le désiraient.

Parfois, notre mère nous préparait du « sarrassou », fromage blanc facile à faire. Il fallait récupérer le petit lait, et le faire chauffer. Quelques heures s’avéraient nécessaires pour qu’il se « décante » et refroidisse avant de le verser sur un tissu très fin au travers duquel il s’égouttait lentement en laissant un fromage blanc.On le mangeait avec des pommes de terre cuite dans l’eau ou avec une vinaigrette mélangée d’une bonne persillée. D’autres fois, ma mère préparait du « caillé » qu’elle ne pouvait réussir qu’en le terminant d’un signe de croix tracé avec son couteau dans le fromage.

Nous mangions aussi des lentilles préparées à la sauce blanche ou à la vinaigrette, ou encore avec du petit salé. Le raffinement ne s’asseyait pas à notre table, mais nous n’avions jamais faim en la quittant.


" Le Couvige"* de mon village


Les après-midi ensoleillés des premiers beaux jours voyaient sortir de leur maison dix ou douze dentellières avec chaises, carreaux et souvent berceaux, pour se réunir, soit dans un angle de la place, soit sous l’auvent d’une maison abritée du vent.

C’était la vieille Paule qui choisissait chaque fois l’emplacement du couvige. Elle vivait seule et avait tôt fini son repas. Le café d’orge pris, elle se mettait sur le pas de sa porte, et en fonction du soleil ou du vent, savait où ses vieux os seraient le plus à l’aise. Les dentellières ne discutaient pas ses décisions. De toute façon, les couviges étaient des endroits stratégiques qui permettaient de surveiller les allées et venues des voisins. Personne ne serait passé à côté d’un couvige sans s’arrêter et échanger quelques propos. Si tel n’était pas le cas, le malpoli était rappelé à l’ordre, et ses oreilles allaient siffler longtemps !!!

Il n’était pas nécessaire de regarder attentivement et constamment le piquage lorsque le dessin était répétitif et que la dentellière avait déjà confectionné quatre ou cinq mètres de dentelle, aussi les yeux pouvaient-ils surveiller et les langes s’agiter.

C’était au couvige que l’on pouvait savoir si le Jacques parlait à l’Isabelle, si la Blanche toussait toujours, si le Georges partait au séminaire.
Tous les habitants du village passaient au moulin des dentellières et, lorsqu’il n’y avait plus rien à dire, elles passaient aux villages voisins ou à la dernière foire du Puy. Jamais les langues ne s’arrêtaient jamais non plus les fuseaux n’interrompaient leur valse, ils glissaient, volaient, claquaient dans une sarabande effrénée, fascinante et mystérieuse. Les doigts, agiles, au savoir, acquis (mais certainement inné), se saisissaient d’eux avec précision pour les mener par un chemin secret à l’endroit où ils allaient créer des méandres surprenants. Les roues tournaient doucement, les points s’égrenaient lentement, les centimètres s’ajoutaient aux centimètres, le soleil descendait, l’ombre se répandait dans le village. La cloche de la Béate sonnait.

Les dentellières se redressaient en se cambrant. Le carreau tenu à plat, coincé entre hanches et bras, ramenant leurs chaises à l’ousteau, elles rentraient préparer la soupe du soir.

 
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Mis à jour le 14 mai 2019
 
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