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AIGUILLE EN FETE

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Reportages

MA SOEUR VEND SES CHEVEUX (13e chapitre)

 

Depuis six mois, ma sœur aînée, Isabelle, avait une idée fixe. Elle voulait un jupon avec un entre-deux et trois volants bordés de dentelle. Lorsque Isabelle voulait quelque chose, il était impossible de lui faire entendre raison. C'était une "entestade".

Elle avait découvert le modèle d’une haute et belle dentelle avec son entre-deux assorti dans le journal de la "Mode illustrée" qu’elle avait acheté au Puy chez Badiou, place du Breuil. Elle avait ensuite trouvé le fil correspondant au tracé chez Julien Borel, place de Martouret. C’était un beau fil de Bruxelles assez fin et régulier, numéro 400 en deux fils.

Rentrée à la maison, elle avait embobiné ses fuseaux de buis, piqué le modèle sur son carton, placé celui-ci sur la roue de son carreau, et la voilà partie ! Après deux ou trois heures de recherches et d’hésitations, elle s’était lancée. Tous les soirs, elle croisait furieusement ses fuseaux sans lever la tête. Sa dentelle était maintenant terminée. C’était un magnifique Cluny à rosaces et rubans de grille. La bordure à cordes picotée était du plus bel effet.
Mais que faire de quinze mètres de dentelle et autant d’entre-deux, si l’on n’a pas une belle toile de lin pour les monter et faire un jupon bien froncé? Hélas, Isabelle n’avait plus assez d’argent aussi a-t-elle eu une idée complètement folle qu'aucune des femmes de la famille n'avait eu même dans les pires circonstances. Il fallait être bien pauvre, bien misérable, presque sans famille pour vendre ses cheveux et c'était ce que proposait Isabelle.

Il devait y avoir une grande foire à Loudes pour le lundi de Quasimodo. Isabelle demanda à notre père l’autorisation d'y aller en m’emmenant pour acheter de la mercerie. "Vas-y, ma fille", lui avait-il répondu en toute confiance, "et prenez soin de vous et ne dépensez pas".

Pour ce déplacement, nous avions profité d’une voiture amie, et évité des groupes de paysans en blouse bleue poussant des vaches et des veaux, dépassé des femmes chargées de lourds paniers débordants de saucissons, de canards ou de poulets, doublé d'autres carrioles remplies de gens endimanchés. Arrivées à Loudes, nous avions longé des bancs de forains installés sur la place, qui vendaient linge, parapluies, mercerie ou confection. Isabelle ne leur avait pas jeté un seul regard.

Me tenant fermement par la main, elle alla directement au banc du marchand de cheveux placé à côté de l’auberge de la Veuve Borie. Il avait, comme enseigne, une grosse et longe mèche de cheveux. Je me souviens de ma stupeur, de mes questions, de mon opposition, de mes pleurs, mais Isabelle, beaucoup plus âgée que moi, fut intraitable et ne voulut pas revenir sur sa décision.

Un homme nous fit entrer dans l’arrière-salle de l’auberge où se trouvaient déjà deux ou trois femmes tête nue, tristes et honteuses. Isabelle enleva sa coiffe et défit ses longs cheveux ondulés. Lorsque ce fut son tour, elle s’assit sur la chaise et l’homme mesura et apprécia sa chevelure. Ils discutèrent du prix. Isabelle voulait une somme bien précise qui devait lui permettre d’acheter la toile de fil dont elle avait besoin. Le montant était élevé, l’affaire faillit ne pas se faire, Isabelle ne voulait rien rabattre. "ça peut pas faire", disait-elle. C’était son prix ou rien. Ce n'était pas le besoin qui la faisait vendre mais la coquetterie. Ses cheveux étaient très beaux, le marchand les voulait, l’accord fut conclu.

L’homme prit les cheveux de ma sœur dans sa grosse main, et en cinq ou six coups de ciseaux, tout fut terminé. Je sanglotais, désolée, en voyant la tête déplumée d’Isabelle qui me traita de grosse bête. Il ne lui restait que quelques longues mèches sur le devant de la tête, les "rideaux", auxquelles le marchand ne touchait jamais pour conserver sa clientèle de misérables, Isabelle les disposa en bandeaux sur le front. Elle remit sa coiffe en serrant davantage les lacets autour de sa tête, prit son argent et alla directement acheter la toile chez Marie Benoît qui tenait boutique de tissu.

Elle tenait, avec jubilation, le paquet de toile bien serré sous le bras, nous attendions la voiture. "Que va dire le père?" soufflais-je, atterrée. "Tu me "fais flic", tu n’as qu'à te taire! répondit-elle.

Lorsque nous sommes arrivées à la maison, notre père était à l'étable. Ma sœur demanda à notre mère, qui écartait le linge sur le coudert, de venir la rejoindre dans la maison. J’ai entendu des discussions, puis un grand cri, j'ai vu ma mère sortir de l'oustâou*, furieuse et des larmes plein les yeux, des larmes de chagrin et de la honte.

Le secret a été gardé vis-à-vis du père mais aussi des voisins à cause de la honte. Mon père ne s’était aperçu de rien et n'a jamais rien su! Les cheveux de ma sœur, bien cachés, avaient repoussé sous la coiffe. Ses rideaux étaient toujours bien lisses et bien brillants.

Son jupon a été longtemps envié par les filles du village, avec sa belle toile, sa dentelle raffinée, son entre-deux, ses petits plis religieuse, ses fronces très serrées. Isabelle l’avait entièrement fait à la main. Lorsque Isabelle voulait quelque chose…C’était une vraie "entestade".

C'est d'ailleurs avec ce jupon qu'elle s'est mariée, elle l'avait gardé, précieusement enveloppé dans du papier soie, enfermé dans un carton, pour le donner à sa fille, mais celle-ci portait des combinaisons en indémaillable et n'en a pas voulu.
* aoustâou : maison

 
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Mis à jour le 21 mars 2019
 
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