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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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MA TANTE SOPHIE (12e chapitre)


Un jour, ma tante Sophie la plus jeune sœur de Papa, quitta la maison pour aller travailler à Langeac.
Bonne dentellière et bonne brodeuse, elle avait reçu des propositions d’embauche de la part des Maisons Daguin et Fernand Boitias de cette ville, mais elle avait préféré travailler pour les jeunes Messieurs Léon et Lucien Audiard, du Puy.

Cette fabrique ponote, d’abord installée rue Crozatier à la fin du XIX° siècle, avait ensuite déménagé avenue Foch. Très importante, elle avait plusieurs leveuses et des dentellières installées à Yssigeaux, Arlanc, le Monastier et Saint-Julien–Chapteuil. Elle possédait des comptoirs à Paris, Lyon, Chicago, Vienne, Milan, Londres. Le nombre de leurs dentellières était aussi élevé que celui de la plus grosse maison de dentelle à la main de France.

Les deux frères, Lucien et Léon Audiard, étaient venus à Langeac ouvrir un centre de distribution de travail et installer, pour Sophie, une petite boutique sommairement meublée d'une commode, d'une table, des chaises, et surtout d'un grand coussin à piquer posé sur des tréteaux. Le Bureau ne manquait pas d’allure. Ils avaient ajouté à l'installation, un stock de fils, des épingles de dentellières à tête de cire, des fuseaux et de nombreuses cartes lyonnaises vierges. Ils n’avaient pas oublié une avance d'argent pour payer les premières livraisons de dentelles. Enfin, un voiturier de Langéac, Félix Comte, avait profité d’une course au Puy pour ramener des modèles de dentelle dessinés par Paul Bay.
Ah! Les modèles! Au début, elle était complètement perdue, la pauvre Sophie ! Tout doucement, elle s’habituait à l’infinité de modèles qui lui avaient été envoyés pour pochettes, draps, services de table, napperons carrés, ronds, ovales, entre-deux, dentelles d’application, incrustations, et tout cela dans plusieurs dimensions.
Chaque modèle de dentelle portait un numéro de série, un numéro de fil et le prix moyen à payer à la dentellière. Les modèles qui lui avaient été confiés par la Maison Audiard étaient des "traces", c’est-à-dire des cartons modèles roses dessinés et piqués qui allaient servir de patrons, les originaux, en carton blanc, restaient chez le fabricant.

Tante Sophie passait, des journées entières penchée, sur son coussin à piquer. Elle posait bien à plat, sur plusieurs épaisseurs de carte lyonnaise maintenues par des épingles, le carton modèle déjà piqué. Armée de son piquoir (qui à la longue lui déformait les doigts), elle traversait, minutieusement, petit trou après petit trou, la trace pour perforer les cartons placés au-dessous. Il lui était facile ensuite, en suivant les perforations, de redessiner le modèle original sur les nouveaux cartons avec tous les symboles nécessaires à la dentellière pour faire la dentelle demandée.

Ma tante avait une clientèle constituée uniquement de dentellières aux quelles elle fournissait les modèles, vendait fils et accessoires et sur lesquels elle prélevait une commission d'un pour cent. Elle achetait les dentelles après vérification, non seulement de la qualité, mais aussi de l’origine du modèle. En effet, celui-ci était propriété du fabricant qui avait donné la dentelle à faire et il était interdit à ma tante d’acheter des dentelles qui n’auraient pas été faites d’après les modèles fournis par elle-même. Elle payait, pour une pièce de dentelle simple de douze aunes, deux, trois ou quatre francs selon la qualité, la hauteur et la difficulté. Il lui arrivait de refuser certaines livraisons parce que le travail "n’était que fait à moitié".
Elle travaillait tous les jours de la semaine et se reposait le dimanche. Parfois, elle oubliait de prendre son repas de midi tant elle était absorbée par ses occupations dentellières. En raison de toutes ses responsabilités, elle gagnait le même salaire qu’une dentellière du Puy, ce qui la plaçait bien au-dessus de celles travaillant à la campagne. Elle gagnait en effet un franc cinquante sous par jour.
Ma tante était gourmande et curieuse, aussi de temps en temps, allait-elle s’acheter un gâteau chez Jean Servant, et prenait-elle ce prétexte pour jeter, en même temps, un coup d’œil discret et évaluateur chez Chambefort, Mirmand ou Comte qui tenaient boutiques de dentelles. Il fallait bien se tenir au courant des dessins de la concurrence et de la valeur des dentellières qui travaillaient pour ces fabricants !!
Après les dentelles pour linge de maison, tante Sophie a distribué des modèles pour orner des parures pour dames, cols, berthes, et, par la suite, les soutiens-gorge, chemises et combinaisons.
Tante Sophie, n’allait pas souvent rendre visite à sa belle-soeur Marie-Pierre. Je crois qu’elles ne s’entendaient pas beaucoup. Marie-Pierre ne s’intéressait pas à la dentelle, ma tante la trouvait prétentieuse et trop fière des origines et des coutumes de sa ville dont elle faisait étalage comme si elle y était pour quelque chose !
Elle disait que Saugues avait appartenu directement à Charles VII, François 1er, Louis XV. Orgueilleuse de ses anciennes et nombreuses corporations et confréries, de ses consuls et de son appartenance au Languedoc, à l’évêché de Mende et au Parlement de Toulouse, Marie-Pierre, ne se sentait pas du tout Vellave mais fille du Gévaudan. ça pouvait pas faire entre elles !.
Ma tante Sophie, les années aidant, devenait un bon parti et les galants commençaient à tourner autour, mais elle était du genre sérieux et réfléchi, même si parfois, elle faisait sa coquette. Elle était déterminée à trouver un homme qui irait travailler à Paris, peut être pour commencer dans un café modeste où elle tiendrait la caisse et, petit à petit, ils gagneraient de l'argent, achèteraient un café plus important et enfin reviendraient au pays et ferait construire une belle maison. Qui sait, il fallait voir. On a si bien vu qu'un jour, elle a trouvé un auvergnat, elle s'est mariée et, comme elle l'avait voulu, elle est partie à Paris. Elle travaillait dans le vin, l'alcool et les cafés du côté de République, mais n'avait pas voulu vendre du charbon. Bien des années plus tard, je me suis arrêtée chez elle et j'y ai reçu l'accueil familial comme il se doit.
 suite semaine prochaine : Moeurs Vellaves
  

 
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Mis à jour le 16 aout 2019
 
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