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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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LE CONSCRIT (11e chapitre)

                                ASSEMBLEE DE CONSCRITS


Mon père était l’aîné de la famille. C’était lui qui devait hériter de la ferme dans laquelle vivaient encore mes grands parents. Les trois frères et les deux sœurs de mon père avaient déjà quitté l’oustâou*, il restait encore mon oncle Jean et ma tante Sophie. Mon oncle Jean avait l’âge de la conscription. Cette année-là, il y avait eu, dans le village, deux autres conscrits convoqués comme lui pour le tirage au sort.
Tôt le matin de la convocation, accompagnés du maire, ils avaient quitté le village en chantant fort et en nous réveillant, car telle était la coutume. Ils avaient rencontré sur la route d’autres conscrits accompagnés de leur maire qui allaient avec eux vers le chef-lieu du canton. À leur troupe braillante, venaient s’ajouter progressivement trompettes et tambours qui essayaient d’accompagner leurs chants plus paillards que guerriers.
Arrivés au bourg, ils firent le tour des rues. Des haltes étaient traditionnellement prévues chez de nombreux aubergistes. Le rassemblement avait lieu devant la mairie, les maires, encore essoufflés car ils n’étaient pas aussi jeunes, s'étaient mis devant les conscrits pour recevoir les autorités du département et les faire entrer dans l’Hôtel de Ville.
Le silence s’était installé sur la place lorsque le tirage au sort avait commencé. Chaque conscrit appelé pénétrait dans la grande salle de la mairie pour prendre un numéro, s'il tirait un chiffre élevé, il avait des chances d’être exempté, mais c’était bien rare.
Il se retrouvait dehors avec ses compagnons et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ils partaient ensemble chez l'aubergiste. Ils buvaient, riaient et chantaient avec les autres, malgré la crainte qui les habitaient et le chagrin qu’ils ressentaient à l’idée de quitter famille, amis,pays. La journée se terminait très tard, les conscrits s’entraidaient pour rentrer au village. Il arrivait bien souvent que le chemin ne soit pas assez large et que certains finissent la nuit dans le fossé!
Mon oncle a du se rendre quelques temps plus tard au Puy pour passer le conseil de révision devant le major entouré de gendarmes. Il a été déclaré apte et envoyé au 86ème Régiment d’Infanterie en garnison à la caserne Romeuf du Puy.
Le service militaire durait trois ans. Au début mon oncle revenait à l'oustâou à chaque permission, vers la fin de la deuxième année, ses visites ce sont espacées et ma mère à dit "Il doit y avoir anguille sous roche, peut-être Jean fréquente". Mais comme il ne disait rien, mes parents, par discrétion, n'ont pas abordé le sujet. Il fallait attendre.


LE MARIAGE DE MON ONCLE

J’avais remarqué, quelque temps après son retour du service militaire, que mon oncle Jean s'absentait le dimanche et de plus en plus souvent et ne jouait plus avec moi comme par le passé. Il ne me racontait plus d’histoires, ne fabriquait plus ni sifflet ni jouet. Je surpris, un soir, une conversation entre mes grands-parents et mes parents : l’oncle Jean était amoureux d’une jeune fille de Saugues, Marie-Pierre, qu’il avait rencontrée au Puy lorsqu’il faisait son service militaire.

Gros problème pour mes grands-parents! Que valait cette famille que l’on ne connaissait pas et de plus étrangère au canton? Quelles qualités possédait la jeune personne? Un intermédiaire, une entremetteuse, une marieuse que l'on appelait "le bâton blanc" a été invitée à l’oustâou pour consultation. De nombreuses soirées furent consacrées à mettre au point les questions que celle-ci devrait poser, avec toute la discrétion nécessaire à une telle entreprise, aux voisins de la future belle-famille. Cette famille a-t-elle du bien? Est-elle bonne chrétienne? A-t-elle des tares cachées? A-t-elle bonne réputation? Quelle est sa parenté ?

Lorsque mes grands-parents ont estimé qu’ils avaient assez de bons renseignements, ils demandèrent à l’intermédiaire de questionner directement cette famille sur un projet d’alliance avec la nôtre. C’était donc elle qui, maintenant, allait devoir se renseigner sur nous.

Quelque temps après, mon oncle rencontrait à la foire du 26 mars qui se tenait au Puy, et par le plus grand des hasards, hasard méticuleusement préparé d'ailleurs, les parents de Marie-Pierre, ainsi que son frère aîné, qui avait un beau poste dans l'administration puisqu'il était surnuméraire dans les postes. Il les invita avec inquiétude à boire un verre chez Chalencon, place Cadelade, où des paysans et maquignons faisaient "la pache" avec de grands claquements de mains concluant ainsi la vente du bétail. De l’acceptation de l’invitation dépendait le bonheur de l’oncle Jean… L’invitation était acceptée, c’était très bon signe. Quand ils trinquèrent, Jean comprit qu’on l’agréait.

Il ne restait plus aux deux familles qu’à se rencontrer. C’était la phase la plus délicate. Mes grands-parents se rendirent plusieurs fois, bien discrètement, chez les parents de Marie-Pierre pour parler affaire, commencer l’inventaire de la dot et préparer le contrat de mariage. Les discussions, vives et âpres, débutaient avant le repas qui leur était offert selon la coutume et se poursuivaient longtemps après. Mes grands parents étaient « regardant » et nous disaient fréquemment que savoir écouter, se taire, au lieu de piailleter, c'était un moyen de gagner gros. Comme les deux familles faisaient la même chose, on ne pouvait pas dire que l'affaire avançait rapidement et je voyais bien, bichette, que l'oncle s'impatientait.

Enfin, lorsque les deux familles se furent mises d’accord, mon oncle a eu enfin l’autorisation d’aller rendre visite plus fréquemment à sa fiancée. Le contrat signé, il fallait maintenant s’occuper du mariage en commençant par les achats traditionnels. Les deux familles et les deux fiancés partirent ensemble au Puy, chez le bijoutier, le confiseur, le tailleur et la couturière. Pendant que les amoureux étaient tout à leur joie, les parents estimaient, soupesaient, comptaient !!

      Je me souviens de leur mariage qui a eu lieu chez la mariée comme c'est toujours la coutume. Il avait été précédé par tant de mouvements, de discussions, de problèmes avec le choix des vêtements, car il ne fallait pas faire misérable, et montrer que l'on avait un peu de bien mais pas trop, le voyage pour Saugues, les repas, les animaux à faire garder, que j’en ai conservé une image floue et assez irréelle.

Nous étions partis en carriole, suivis par la moitié du village. Il faut dire que nous étions presque tous parents. Les amis de mon oncle et ses garçons d’honneur portaient un ruban blanc à leur chapeau en signe d’amitié.
                      
                                   Départ de la noce
 
Nous sommes arrivés chez Marie-Pierre vers dix heures du matin. Des oncles, tantes, cousins, que nous n’avions pas vus depuis longtemps, nous attendaient. Nous étions très, très nombreux. En ce temps-là, baptêmes, mariages, et enterrements étaient les seules occasions de se revoir, de se compter et de prendre des nouvelles des uns et des autres et de dénombrer les nouvelles naissances.

C’est au son de la cabrette et de l'accordéon que nous avons formé un long cortège pour aller à la mairie. La mariée était toute de noir vêtue avec un chapeau à l'ombrage, mon oncle, très élégant en costume et chapeau noir. Les femmes avaient sorti leur plus belle coiffe et toutes leurs dorures, les croix de Saint Esprit avec des roses ornées de grenats ou d'améthystes, les chaînes en or, les boucles d’oreilles, les bagues, les épingles de coiffe. Les hommes avaient abandonné leur grande blouse bleue pour un costume noir avec son gilet assorti et la chemise blanche. Ils arboraient des chapeaux pour faire plus élégant.

De la mairie, le cortège s’était ensuite dirigé vers l’église pour assister à une belle messe. Les invités ont chanté de bon cœur avec monsieur le curé, cousin de Marie-Pierre. Nous avions, nous aussi, des prêtres et des religieuses dans notre famille qui assistaient à la messe et même un petit cousin missionnaire. À la fin de la cérémonie, du parvis de l’église, les garçons d’honneur ont lancé des dragées aux enfants tandis que d’autres faisaient parler la poudre. Des barricades avaient été dressées par la jeunesse sur le chemin de retour. Il fallait s’y arrêter pour recevoir des fleurs et boire des verres de vin en échange de quelques sous.

Nous sommes enfin arrivés chez Marie-Pierre après avoir traversé tout Saugues. Les Sauguins ont pu admirer nos toilettes et l’importance de notre famille. De temps en temps, des amies de Marie-Pierre venaient l’embrasser, le cortège s’arrêtait un instant, des enfants criaient "Vive la mariée!"

Dans la cour de la ferme, des draps de lit couvraient de simples planches posées sur des tréteaux, de manière à former une longue table. Un fût de vin acheté chez Ponsac à Saugues, placé à bonne hauteur, désaltérait les invités et je dois dire qu'il recevait beaucoup de visites. D'autres fûts avaient été mis en réserve. Des poulets, des rôtis, des gigots, des ragoûts, des légumes, des fromages, des pâtisseries ont été servis à profusion. Le repas, entrecoupé de chants, de bourrées, d’histoires, dura jusqu’à sept heures. C’est à cette occasion que j’entendis pour la première fois chanter : "Nous sommes venus ce soir", la chanson traditionnelle des mariages.

Nous sommes venus ce soir (bis)
Du fond de nos villages (bis)
C’est pour vous témoigner
La joie du mariage.
Vous voilà tous les deux
Soyez les bienheureux ;

Le mari que vous prenez (bis)
L’on dit qu’il est fort sage (bis)
L’on dit qu’il est fort beau
Pour conduire un ménage
Oh ! le joli talent
Que le prix en est grand
.
Quand on dit son mari (bis)
Souvent l'on dit son maître (bis)
Les maris ne sont plus
Ce qu'ils ont promis d'être
Le restant de leur vie

Madame la mariée (bis)
La couronne sur la tête (bis)
Le ruban noir au cou
A la vue de nous tous
Acceptez ce bouquet

Accepez ce bouquet (bis)
Que ma main vous présente (bis)
Il est fait de façon
Pour vous faire comprendre
Que vos belles couleurs
Passeront comme fleurs
Mais vos charmants attraits
Ne reviendront jamais

Acceptez ce gâteau
Monsieur le marié
Acceptez ce gâteau
Que ma main vous présente
Il est fait de façon
Pour vous faire comprendre
qu"il faudra travailler
un jour pour en gagner.

Au dessert, l'un de mes petits cousins passa sous la table pour réclamer à la mariée sa jarretière. Marie-Pierre, après s’être mise en colère et feint de se défendre, comme le voulait la tradition, la lui donna avec le sourire. Le cousin fut applaudi pour ce haut fait. La jarretière, coupée en petits morceaux disposés dans une assiette, fut distribuée aux jeunes gens pour qu’ils aient du bonheur dans la vie.

Tard dans la nuit, aprés un deuxième repas organisé pour finir les restes, mon père attela la voiture pour rentrer à l'oustâou. Mes grands-parents étaient déjà partis avec ma tante Sophie. Nous avons pris le chemin du retour sous un magnifique ciel étoilé. Blottie contre ma mère, je m’endormis rapidement, ivre de fatigue et de bruits.

Mon oncle n’est pas revenu avec nous, il allait habiter désormais chez Marie-Pierre, dont le frère aîné préférait vivre au Puy, ce frère avait abandonné la ferme pour l’administration. Il voulait devenir un Monsieur…

Le lendemain de cette journée fut difficile pour nos foies et nos estomacs habitués à plus de frugalité. Ma grand-mère nous a dit "Vous ne risquez pas, maintenant, d’avoir mieux faim, je vais vous faire une eau bouillie pour vous laver dedans".

L’eau bouillie était et reste encore chez nous, le remède miracle pour vous remettre sur pieds après une journée de fête. C’est très simple, on fait bouillir un litre d’eau avec du sel, on coupe en rondelles un bel oignon, certains mettent des gousses d’ail, et on laisse cuire le tout un bon quart d’heure. Le bouillon et les oignons sont versés dans une assiette creuse sur de fines tranches de pain. Je peux vous assurer de la remise en forme pour reprendre le travail.

Le travail, nous en avions aussi avec la culture des lentilles vertes que nous faisions venir dans un grand champ situé au-dessus de l'oustâou. Sur nos terres rouges et volcaniques du Haut Velay, favorables à cette culture, nous préparions sans souci les semis au mois de mars/avril. En effet, les lentilles ne sont pas fragiles au début de leur croissance, elles ne craignent heureusement pas le froid toujours possible dans nos régions. Les lentilles sont des herbes grimpantes à l'aide de vrilles avec des fleurs blanches ou bleuâtres que l'on trouve en grappe ou toutes seules. Le fruit est une large gousse renfermant deux graines, ce sont les lentilles. La récolte se fait toujours entre 1er Août et le 15 septembre. Une fois les lentilles récoltées, nous les livrions à des sociétés qui les ensachaient et les expédiaient dans toute la France et aussi à l'étranger. Nous savions que les lentilles vertes du Puy se vendaient bien parce qu'elles étaient les meilleures.       

Mais je viens d'apprendre, que la lentille est un vieux, vieux légume puisqu'elle aurait été cultivée en Syrie il y a 8.000 ans avant l'ère chrétienne mais qu'en réalité il faut remonter à 10.000 ans comme le prouve des fouilles faites sur des sites paléolithiques. L'Ègypte ancienne, les Carthaginois, les Phéniciens, les Romains, les Juifs, les Tunisiens, les Turcs, les Italiens cultivaient et mangeaient des lentilles depuis bien longtemps. J'ai appris aussi que, chez nous, dans le Velay, cela fait 2000 ans que l'on cultive et déguste les lentilles que l'on appelle le "caviar du pauvre". Ce qui prouve que nos lentilles ne sont pas chères mais qu'elles sont les meilleures du monde avec leur si joli habit vert.
* aoustau :  maison

 
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Mis à jour le 16 aout 2019
 
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