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LE MARRAÏRE* - LES LOUPS (10e chapitre)

Le frère de Maman était parti à la "marre". Orphelin de père, il avait pris conscience, très jeune, du peu d’argent que gagnait sa mère en faisant de la dentelle. Dès qu’il sut lire, écrire et compter, il partit comme ouvrier saisonnier, et devint "marraïre" l’année de ses dix-huit ans.
 
Beaucoup d’hommes étaient partis cette année-là, la pluie n'était pas tombée au printemps et l'été avait été brûlant, aucune graine n'avait poussé aussi l'hiver allait être difficile. Les anciens partaient avec l’expérience du déjà vécu, les jeunes avec le goût de l’aventure et aussi l’envie de commencer "à amasser quelques sous". Quittant le village au début de l’hiver, ils revenaient au printemps pour les travaux des champs. Les premières années les voyaient fidèles au rendez-vous, mais les familles étaient nombreuses et pauvres, et il fallait un jour se résoudre à laisser la place aux plus jeunes. Petit à petit, les retours s’espaçaient. L'habitude se prenait. Les marraïres faisaient leur vie ailleurs, les parents vieillissaient, puis mourraient. Plus rien, dès lors, ne rattachait les marraîres au pays.
 
Mon oncle avait pris l’habitude de partir tous les ans et de travailler au gré de l’embauche, d’abord mineur vers Saint-Étienne, puis scieur de long et terrassier sur les chantiers du Midi. Ma grand-mère s’était habituée à ces absences mais une année, mon oncle ne revint pas, ne revint plus.

Ma grand-mère l’attendit longtemps, l’attendit toujours. Certains lui disaient qu’il avait été vu à Paris ou à Marseille, d’autres qu’il était parti faire fortune aux Amériques et qu'il reviendrait. Ma grand-mère est morte, silencieuse sur son chagrin. Nous n’avons jamais rien su.



        Je me souviens du jour, ou jeune encore, j’ai pris conscience de l’effroyable réalité des loups. Parfois, à la veillée, certains évoquaient en baissant la voix, la bête du Gévaudan ou encore les loups. Dès que ces mots étaient prononcés, un silence lourd de souvenirs s’établissait. Dans les yeux des hommes passait une lueur de crainte, tandis que les femmes se signaient.

Nous étions en hiver, il neigeait depuis plusieurs jours, les chemins étaient impraticables. Mon père et les voisins n’allaient plus dans les forêts couper du bois pour le feu, ni réparer les chemins, ni tailler les haies vives. La nature était silencieuse, l'air était suspendu. Chaque oustau*  vivait en vase clos, les veillades avec les voisins devenaient rares. Les femmes et les enfants à l’intérieur des maisons faisaient la dentelle dans le "gabinet", pièce de toutes petites dimensions située entre la salle commune et l’étable, afin de bénéficier de la chaleur "animale".

Ce jeudi 6 janvier, il y avait marché à Langeac. Mon oncle Jean, le dernier frère de mon père, qui vivait encore avec nous, avait décidé avec deux amis, d’aller y faire des achats en contrepartie de la vente quelques aunes de dentelle qu'il devait porter au fabricant. Il attela le cheval et ils partirent de bon matin. La neige était glacée, le ciel bas, gris, plombé.

Vers deux heures, la "burle" * se mit à souffler et construisit rapidement des congères * énormes. Il n’y avait plus ni ciel ni terre, seul régnait un espace en mouvement qui effaçait les plus proches maisons et construisait des décors éphémères. À quatre heures, il faisait nuit. Les voyageurs n’étaient pas revenus. Mon père pensa qu’ils avaient dû rester à Langeac en raison du mauvais temps et dormir à l’hôtel Bardel. Nous avons veillé tard ce soir-là, puis nous sommes allés nous coucher avec une inquiétude muette. Si j'ai dormi, je ne pense pas que mes parents aient pu le faire, l'oreille aux aguets, analysant chaque bruit. J'ai appris le lendemain ce qui s'était passé.
      
Mon oncle et ses amis avaient quitté Langeac très tôt dans l’après-midi. Pris dans la burle, ne voyant plus leur chemin, ils s’étaient prudemment arrêtés dans la première grange trouvée sur le bord de la route. C’était une vieille grange, dans laquelle on entreposait du bois. Ils avaient allumé un grand feu pour se réchauffer. Puis la tempête calmée, ils avaient attelé le cheval qui montrait des signes d’une nervosité inhabituelle.

Prêts à sortir de la grange, ils avaient soudain entendu un hurlement terrible, puis un second, suivi d’un troisième plus lointain. Mon oncle dira plus tard qu’il avait cru sentir ses cheveux se dresser sur sa tête d'épouvante et éprouver une terreur venue du plus lointain des âges… Les trois compères, livides, s’étaient regardés, pendant que le cheval hennissait en tremblant.

Ils avaient compris. Vite, ils avaient attisé le feu et saisi les deux fusils qu’ils avaient pris dans la perspective de croiser du gibier. Pour l’instant, le gibier, c’était eux !

Dans cet abri, la grande porte sans venteau, par laquelle ils avaient fait entrer l’attelage, était la seule ouverture par laquelle les loups pouvaient pénétrer. La réserve de bois était suffisante pour tenir jusqu’au matin et garder en respect les bêtes malfaisantes qui, maintenant, accouraient nombreuses.

À tour de rôle, ils tenaient les fusils où attisaient le feu. De temps en temps, ils voyaient fugitivement briller des paires d'yeux et des taches noires bouger dans la neige. Ils entendaient parfois gratter furieusement contre les murs mais heureusement, ceux-ci étaient solides.

À moment donné, un loup, plus aventureux que les autres, franchit d’un bond le seuil de la porte et se trouva dans le cercle lumineux du foyer. Mon oncle l’abattit immédiatement, dans un sursaut, l’animal reparti vers la porte, il fut aussitôt tiré à l’extérieur par ses congénères qui le dévorèrent. Les trois amis entendaient un bruit terrible de mâchoires, des os craquer, des grognements d'intimidation ou de défense. La meute affamée se nourrissait.

Le jour pointait. Les loups poussèrent encore quelques hurlements et s’éloignèrent les uns derrière les autres vers la forêt toute proche. Encore terrifiés, abrutis de fatigue et de peur, les hommes attendirent un moment, puis grimpèrent rapidement dans la carriole, fusils chargés, prêts à toutes éventualités. Jamais le cheval n’avait galopé aussi vite, il volait, aucune raison de le fouetter pour qu'il aille plus vite…

L’arrivée n'a pas été glorieuse. Les rescapés, encore tremblants, étaient incapables de s’expliquer dans le détail, il leur fallut plusieurs jours pour se remettre de leurs émotions. Ils en avaient toutefois suffisamment dit pour que les hommes du village partent faire une battue. Ils trouvèrent la grange avec le feu éteint, des traces de sang et de ripailles et surtout les empreintes des loups qui avaient tourné tout autour de la bâtisse toute la nuit. De loups, point cette fois-là.

Mais l’hiver fut long. Les bêtes de l'enfer vinrent plusieurs fois faire des incursions dans le village au milieu des aboiements et des gémissements des chiens tremblants et de l'affolement des chevaux et des vaches. Le matin, leurs empreintes avaient signé leur passage. Nous ne sortions plus. Bien après le lever du jour et bien avant son coucher, les rues du village étaient désertes et les volets des maisons hermétiquement clos.

Si chez nous, les loups n'ont pas tué, il n’en a pas été de même dans les autres hameaux où des chiens, des moutons et des chevaux ont été dévorés.
* Marraïre : vient de marra pioche du mineur
* oustau : maison
* burle : vent de neige
* congère : amoncellement de neige dressé par la burle

 
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Mis à jour le 18 janvier 2019
 
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