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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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GRAND-MERE JULIE NOUS QUITTE (9e chapitre)

Un jour, grand-mère Julie, fait exceptionnel, s’était levée la dernière, maussade, elle toujours si rapide le matin, avait mis beaucoup de temps pour s'habiller et placer le ruban autour de son bonnet. Elle nous avait dit "Il fait pas bon vieillir!"


À midi, elle n’avait pas mangé, ne s’était pas assise avec nous autour de la grande table. Elle s’était installée sur sa petite chaise, près du feu, avait pris son carreau aux deux cents fuseaux, et ses doigts, tout seuls, s’étaient mis au travail faisant cliqueter doucement ses fuseaux en buis dorés par les millions de frottements. Inquiets et silencieux, nous la regardions faire. Nous sentions, inconsciemment, qu’elle était en train de dévider le fil de ses souvenirs et de les ranger méticuleusement pour un "ailleurs". Ses yeux, grands ouverts, étaient en elle, et regardaient le long chemin parcouru au bruit léger du tintement des fuseaux, et qui arrivait à son terme.

Nous avons rangé doucement la maison. En fin de journée, grand-mère Julie a aligné ces deux cents fuseaux, les uns à côté des autres. Ses vaillants petits compagnons bien polis, bien brillants reposaient, immobiles, sur la toile cirée complètement usée de son carreau. Elle a enroulé précautionneusement sa dentelle autour du plioir, sculpté il y a bien longtemps par son fiancé, elle l’a ensuite placée à l’arrière de son métier. Elle a enfoncé dans la roue la grande épingle à tête de sulfure, orgueil des dentellières, a recouvert son carreau du tablier de protection, puis a conservé, rêveuse, un long moment sur ses genoux, ce poids léger et si familier. Grand Mère Julie s'était alors levée, elle a posé pour la dernière fois son vieux carreau sur la chaise, et regardant ma mère, elle lui avait dit  sérieusement d’une voix ferme "Ma fille, je m’en vais aller. Préviens monsieur le Curé et Catherine, notre "béate".* Puis tout tranquillement, à petits pas, elle était allée s’allonger dans son lit clos.
 
Monsieur le curé était arrivé, portant le Bon Dieu, suivi du garçon de chœur qui tenait une lanterne et agitait une clochette. Ils s’étaient parlés puis, bien calmement, naturellement, sans faire d'histoire, grand-mère Julie était morte. Le malheur venait d’entrer dans la maison et nous causait bien du chagrin.

Maman a allumé une bougie et rempli d’eau bénite une coupe sur laquelle elle a posé une branche de laurier. Elle a aussi arrêté la pendule, allumé une bougie et mis des draps devant les glaces. Les voisins et les voisines sont bientôt arrivés les uns après les autres. Les hommes enlevaient leur chapeau ou leur casquette. Ils allaient tous voir grand-mère Julie, et disaient "Elle n’a pas changé, c'est bien elle". Ces mots simples réconfortaient comme si cette affirmation retardait l’inéluctable séparation d'avec celle qui était encore si présente. Chacun prenait ensuite la petite branche de laurier et aspergeait grand-mère d'eau bénite en faisant sur elle un grand signe de croix.

Maman racontait comment c'était arrivé. Ils l'écoutaient en hochant tristement la tête. Les voisines rappelaient ce que grand-mère avait dit ou fait, le moindre petit détail était répété, repris plusieurs fois. Toutes vantaient son honnêteté, son courage, ses qualités de dentellière. Elles comparaient cette mort avec celle de leurs parents dont elles expliquaient les circonstances. Les histoires se mêlaient, les peines oubliées se réveillaient et leurs larmes s'ajoutaient aux nôtres.


De temps en temps, un homme ou une femme allait se joindre au groupe entourant Catherine agenouillée près du lit clos. Des voix monotones récitaient des dizaines de chapelets et appelaient sur grand-mère la protection de ses saints patrons.

Du vin et du fromage étaient posés sur la table. Des voisines avaient porté des œufs durs, de la tome fraîche et du lait.

Le soir même, mon oncle, des cousins et des voisins partirent annoncer la triste nouvelle aux parents et amis et prévenir que l’enterrement aurait lieu le surlendemain matin.

Le jour de l’enterrement, l'église était remplie de la parenté et amis venus des quatre coins du canton. Les amis et les voisins étaient déjà en prière. Des représentants de la famille Surrel s’étaient déplacés pour un dernier adieu à leur vieille Julie. Tout le monde communia à l’intention de Mémé et récita le De Profondis. Au retour du cimetière, la famille, avant de se disperser, se réunit pour un repas préparé dans la grange, un repas maigre composé d’une soupe d’orge, de châtaignes et d’un plat de riz au lait. Il se termina par des "grâces" récitées par monsieur le curé et par Catherine qui était restée avec nous.

Huit jours après, ma sœur aînée prenait le lit clos de grand-mère. Je dormais maintenant toute seule.
C’est ainsi que les familles se succédaient dans mon pays depuis des générations.
*Béate : du latin benedicta a deo
À suivre,  prochain chapitre :  Le marraïre- Les Loups

 
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Mis à jour le 12 novembre 2019
 
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