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Reportages

GRAND-MERE JULIE (8e chapitre)

 

Grand-mère Julie était née en 1860, dans un minuscule hameau entre Saint Georges l’Agricol et Craponne.
D’une famille très nombreuse et croyante, elle avait été confiée ainsi que ses sœurs à la béate pour apprendre les bases de la dentelle. Lorsqu’elles furent assez grandes, elles suivirent les cours du couvent de Saint-Joseph où elles devinrent, sinon savantes, du moins habiles dentellières. Leurs maîtresses de dentelle, sœur Rosalie et sœur Augustin, leur avaient appris des secrets, des passages de fils, des croisements qui n’étaient dévoilés qu’aux meilleures, aux "bonnes mains". Ces religieuses, très compétentes, avaient reçu en 1853, de Théodore Falcon, fabricant de dentelles à Craponne et au Puy, rénovateur de son dessin et de sa technique, des primes pour la perfection de leur travail. Elles en avaient conçu une grande fierté et répétaient souvent à leurs élèves "Nos dentelles ont été exposées à Londres et certaines ont même été portées par Sa Majesté l’Impératrice. Mémé Julie me disait "Nous écoutions et n’osions rien dire, mais elles finissaient par nous "coufler"!*
Dentelle Théodore FALCON - 1838

Puis, mémé Julie s'était mariée, tandis que trois de ses sœurs devenaient religieuses à Craponne et au Puy. Veuve assez rapidement avec deux enfants (maman et mon oncle), Mémé avait travaillé durement pour les élever, entretenant avec un soin méticuleux sa maison et son petit bout de jardin. En ce temps-là, il ne faisait "pas bon faire" et il lui arrivait bien souvent de "pétasser"* les vêtements de ma mère ou de mon oncle et même les siens. La dentelle était son unique gagne-pain et sa passion. Ma grand-mère a dentelé toute sa vie pour la Maison Surrel de Craponne.
Echantillon Maison SURREL - 1876
Cette Maison était renommée dans tout le département et bien au-delà. Presque tous les membres de la famille Surrel, frères, sœurs et neveux, avaient une seule et unique ambition, celle de faire reconnaître et apprécier la dentelle de Craponne en supplantant par sa qualité celle du Puy. Ils y parvinrent, puisque celle-ci était, à la fin du XIXè siècle bien supérieure à celle du Puy, non seulement en qualité mais aussi par la richesse et la variété du décor.
Jules Surrel, le fondateur, n’était pas seulement un remarquable fabricant, mais aussi un créateur et un grand dessinateur. Sur ses dessins, ma grand-mère a exécuté des guipures et des fleuries de Craponne, des dentelles d’ameublement en gros fil de lin, des dentelles en laine noire avec des fonds à la vierge. Très pieuse, c’était avec ferveur qu’elle réalisait en beau fil de lin, des aubes, des rochers, des devants d’autels. Se perfectionnant sans cesse, elle avait acquis de telles connaissances qu’elle devint l’échantillonneuse attitrée de la Maison. Ses conseils et ses directives ont été appréciés et surtout suivis lors de la confection du couvre-lit offert à la reine du Portugal, et de l'aube offerte en 1891 à Sa Sainteté Léon XIII.

Ma grand-mère faisait tellement partie de la Maison Surrel qu’elle dira, plus tard, en évoquant ses années de travail "Dans notre fabrique, nous avions douze mille dessins et trois mille dentellières travaillaient pour nous. Nous expédions nos dentelles en Autriche, en Allemagne, en Espagne, en Angleterre ou encore aux deux Amériques. Nous faisions les plus belles dentelles de la région".

Elle nous parlait avec émotion de la Marie Trescartes qui avait reçu un prix de vertu de l’Académie Française pour les quarante deux ans de bons et loyaux services passés dans leur Maison, ou de la Théosine Béraud qui était restée chez eux cinquante-cinq ans, ou encore de la Pauline Beyssac qui en comptait quarante-sept. Il y avait eu une grande fête lors de la remise des prix et ses vieilles amies en tremblé d’émotion. Enfin, l’instant de gloire avait été atteint lorsque sa Maison avait reçu en 1900, suprême honneur, la médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris.

Elle avait une grande admiration, presque de la vénération, pour Jules Surrel, qu’elle appelait "Monsieur". Plus familière avec le reste de la famille, elle disait à ses sœurs "Mademoiselle Adèle" ou "Mademoiselle Louise" aux enfants, elle disait simplement les
« petiots » lorsqu’elle parlait d’eux. Les petiots lui disaient « Madame Julie » avec respect

Tous ces détails, je ne les ai connus que bien plus tard, lorsque ma grand-mère, très âgée et très fatiguée, est venue habiter chez nous les quatre dernières années de sa vie. Elle était devenue une petite vieille toute courbée, aux doigts crochus, mais encore si agiles pour travailler au carreau. Il lui arrivait de donner des conseils à ma mère sur certains points, ce dont elle tirait orgueil sans retenue.

Je me souviens du soin qu’elle apportait à mettre sa coiffe. Elle portait, le dimanche, pour aller à la messe, un bonnet de la région craponnaise à triples rangées de coques empesées. Un grand et large ruban blanc maintenait l’ensemble et se nouait sur le côté. Elle mettait toute sa coquetterie dans ce nœud. Le reste de la semaine, elle portait un bonnet blanc, plat, avec un tout petit tuyautage et un ruban noir. Lorsqu’elle sortait, elle posait sur le bonnet le chapeau de Goudet que je lui ai toujours connu. Dans son jeune temps, elle mettait sur ce chapeau un farrat en cuivre pour transporter l’eau de la fontaine.

Elle dentelait et priait toute la journée, mais lorsque la veillée commençait, elle devenait intarissable. Elle nous racontait avec une force d’évocation extraordinaire de vieilles, vieilles histoires qu’elle avait entendues lorsqu’elle était toute enfant. Elle racontait la vie de son village pendant la période révolutionnaire. Les évènements tragiques de cette époque avaient été si souvent contés dans son enfance, qu’à la fin de sa vie, elle, si croyante, les faisait siens et s’en épouvantait.

Il était question de carmélites et de sœurs de Saint-Joseph interdites ou recluses, de prêtres arrêtés ou en fuite, d’églises profanées, de cloches déposées, de pillages et de ventes des biens de l’eéglise, de la guillotine de la place du Martouret au Puy qui tranchait la tête des enfants de Dieu.

D’autres fois, elle nous parlait du bandit Mandrin. Elle le condamnait, mais au fond d’elle-même, fondait d’indulgence pour lui. Elle se serait faite hacher menu plutôt que de laisser soupçonner cette faiblesse. Mais enfin, Mandrin volait les riches et donnait aux pauvres, et elle avait été si pauvre…

Mandrin, nous racontait-elle, était venu avec ses hommes en Velay, après avoir bien volé dans le Dauphiné, le Rouergue, le Vivarais et le Gévaudan. Bel homme, il avait fière et avenante allure. Pour avoir de l’argent, il faisait la contrebande de tabac et obligeait les gens à le lui acheter.

Une nuit, il pénétra dans Craponne avec sa troupe coiffée de chapeaux à larges bords et vêtue de grandes houppelandes. Il alla heurter à la porte du buraliste, Dominique Boule. Celui-ci, absent, sa femme ouvrit. Terrifiée, elle écouta Mandrin lui ordonner d’acheter pour 3 400 livres de tabac non déclaré et de s’exécuter sous peine de mort. La malheureuse était loin d’avoir cette somme. Grand seigneur, il attendit qu’elle aille la demander chez de riches marchands. Elle emprunta donc 2 200 livres au maire Calemard de Monjoly et 1 200 à Daurier d’Ollias, des gens qui avaient du bien. Mandarin encaissa la somme et ridiculisa les bourgeois en leur délivrant un reçu en bonne et due forme. Avant de quitter Craponne, Mandrin taxa le maire de cinquante louis d’amende pour propos malsonnants à son encontre !
Bisseigne ! C’en était trop ! Poursuivi par des régiments de volontaires de Flandres et du Dauphiné, il réussit une première fois à leur échapper entre le Puy et Langogne, mais arrêté en Savoie il fut conduit à Valence et subit le supplice de la roue.

Ma grand-mère aurait bien voulu changer la fin de l’histoire. Elle l’achevait toujours à regret et en se signant. Elle devait certainement, dans le secret de son âme, dire une prière pour le beau Mandrin.

Parfois, ses yeux acérés se plissaient, elle gloussait, et sa langue de dentellière frétillait de plaisir en parlant de la Fourès, la petite amie de Napoléon, qui avait épousé un homme originaire du Puy. Trop encombrante, Napoléon l’avait exilée à Craponne. Elle avait élu domicile dans la maison Galet. Ses excentricités avaient fait la joie de toutes les dentellières du canton. Ses robes étaient l’objet de conversations intarissables. Savez-vous qu’elle se mettait à la fenêtre pour fumer, qu’elle lisait toutes sortes de journaux en provenance de Paris et qu’elle se promenait avec son caniche qui la suivait, ô sacrilège, jusque dans l’église. C’était à n’y pas croire !!

C’est encore ma grand-mère qui m’apprit que les pommes de terre ne devaient pas grand’chose à Parmentier. Il y a très, très longtemps qu’elles étaient mangées dans notre pays, on les appelait des truffes.

* coufler : ennuyer, embêter
* pétasser : réparer en mettant des pièces

À suivre,  prochain chapitre :  Grand-mère Julie nous quitte

 

 
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Mis à jour le 21 mars 2019
 
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