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UNE BEATE AU CANADA (4e chapitre)

 

Catherine avait une sœur, Françoise, bien plus âgée qu'elle, et comme elle, béate. Dans nos provinces, il n'était pas rare qu'entre le premier et le dernier enfant il y ait parfois plus de vingt ans d'écart et dix enfants.

Françoise avait quitté son Velay natal en 1896, pour seconder les Oblats* de l'Immaculée Conception qui évangélisaient le Canada. Elle était partie avec trois autres béates dans l'espoir de christianiser les Peaux-Rouges habitant les Rocheuses de l'Ouest Canadien.

À la veillée, Catherine nous avait conté les gros soucis* que Françoise avait eus lors de son voyage. D'abord la traversée de l'Atlantique sur un voilier avec les émigrants, puis la longue marche à travers le Canada jusqu'aux contrées farouches entre Alaska et Pacifique où les attendaient les Oblats. Des lacs, de hautes montagnes, des rivières profondes et tumultueuses, un froid terrible, de la neige, de la glace, pourtant rien ne pouvait entamer la foi, le courage et la détermination de Françoise la béate et de ses deux amies.

Catherine recevait une lettre tous les deux ou trois ans. Ces lettres étaient lues et relues, commentées abondamment pendant des semaines. Chaque fois, on se sentait bien heureuse d'être chez nous! Lorsqu'il nous arrivait de nous plaindre, nos parents n'avaient qu'à nous dire "Vous nous couflez*, si vous n'êtes pas contentes, vous n'avez qu'à partir voir Françoise chez les indiens! » Ma foi, après cela, il n'y avait plus rien à dire, le bec était cloué pour certaines, même si pour moi, j’aurai bien aimé partir, voyager, voir d’autres pays.

Les villageois entouraient Catherine de sollicitude, de respect et d'amitié. Ils avaient peur qu'elle ne parte. En effet, déjà en 1879, à la suite des discours prononcés dans la capitale par l'affreux Jules Ferry et dont les échos amplifiés étaient parvenus jusqu'au village, la précédente béate avait dit que, peut-être, un jour, il n'y aurait plus de béate. Maintenant, on dit qu'elles devront être remplacées par des laïques. Le village était horrifié et scandalisé. «  Affreux, je te dis* »
 

Bisseigne*! Notre béate ne coûtait pas un sou au département encore moins à l'Etat. De quoi se mêlaient ces beaux parleurs de Paris, ces politiciens, ces rouges! Les hommes parlaient de prendre leur fourche, s'il le fallait, car ce n'étaient pas les institutrices qui apprendraient le catéchisme et la dentelle, soigneraient les malades et aideraient les plus pauvres.

Hé bien, malgré la volonté des vellaves de garder leurs béates, malgré les échauffourées avec les gendarmes et les emprisonnements, il a bien fallu, petit à petit, en passer par ce que voulaient ces maudits Parisiens.
 
Oh! Ils ont été malins. L'Administration de l'Instruction Publique a demandé simplement aux béates de passer un examen. Bichette! La plupart, trop vieilles ou ignorantes, ne pouvaient guère le passer. Aussi, nombreuses ont été celles qui ont dû quitter, leur petite maison, le village dans lequel elles habitaient depuis des dizaines d'années, à la consternation des habitants et au désespoir des dentellières.

Catherine, heureusement, avait obtenu le fameux examen et était restée parmi nous. Le village était ravi pour elle et pour lui, il avait son orgueil et l’impression d’avoir gagné sur Paris.

La plupart du temps, les béates n'ont pas été remplacées. Le nombre d'institutrices formées était tout aussi insuffisant que les crédits votés pour les payer. Je peux dire que les quelques jeunes institutrices, mal acceptées car souvent étrangères au canton, (c’est vrai que l’on n’aime pas beaucoup les étrangers), qui ont remplacé les béates n'ont pas été tous les jours à la fête! Boudées par les villageois, parce qu'on les jugeait incapables d'enseigner la dentelle, leur formation dentellière était si succincte que les femmes ne se privaient pas de se moquer d'elles, mais surtout, elles ne faisaient pas réciter les prières.

En 1904, à l'interdiction d'enseigner faites aux béates s'était ajoutée la fermeture de soixante-dix-huit maisons religieuses et la mise sous séquestre de la Maison-mère des béates de la rue de Vienne au Puy. C'en était fini, la majorité des béates ont quitté Le Puy et le département pour le Canada, afin de rejoindre les pionnières.

 La vieille ville du Puy-en-Velay au 19e siècle.
Catherine, lisait dans les lettres de sa sœur que le nombre de béates qui venaient les rejoindre augmentait régulièrement, elle vantait leurs nouvelles installations dans des régions plus agréables. Elle lui apprenait l'ouverture de noviciats, d'écoles d'apprentissage pour les Indiens, d'écoles bilingues pour les Canadiens Français, le développement de leurs missions en Colombie Britannique et dans le Saskatchewan. Elle écrivait aussi qu'elles étaient plus de cent et qu'elles s'occupaient de plusieurs milliers d'enfants.

Pauvre Catherine, elle avait bien souvent envie de partir et elle était triste lorsqu'elle comparaît son sort à celui de sa sœur si excitant, mais elle se reprenait bien vite en se souvenant de la devise de la fondatrice de l'ordre des béates, Anne-Marie Martel : « Seigneur, faites que tout mon plaisir soit de vous faire plaisir » .

Catherine devra laisser passer les années et attendre que Mère Thérésine quitte le Canada en 1919 pour venir au Puy rouvrir la Maison mère. Mais hélas, ce ne seront plus des béates qui sortiront du noviciat en 1920 mais des sœurs de l'Enfant Jésus. Dans quelques villages, les Petites Sœurs des Campagnes remplaceront, un temps, les béates. Après plus de trois cents ans de bons et loyaux services, nous avons vu nos béates disparaître de nos villages petit à petit. Elles se sont effacées bien discrètement, bien pieusement. Je crois me souvenir que la dernière béate à rejoint son créateur dans les années 1980.

 *Chez les Chrétiens (catholique; orthodoxe et anglican), un oblat désigne une personne qui s'offre (du latin oblatus : offert) au service de Dieu. Il s'agit de laïcs ou de clercs, qui vivent dans le monde ou dans un monastère, mais sans prononcer de vœux.
* vous nous couflés : vous nous ennuyez``
Bisseigne – Mon Dieu
Souci : se dit encore couramment à la place de : problème, difficulté. (j’ai un souci, ne vous faites pas de souci)
Affreux : terrible, incroyable, surprenant, (toujours d’actualité)

À suivre,  prochain chapitre : Contes et Légendes du Velay

 

 
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Mis à jour le 18 janvier 2019
 
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