Facebook Twitter

AIGUILLE EN FETE

AIGUILLE EN FETE AIGUILLE EN FETE

Reportages

LA VEILLADE (3e Chapitre)

Je me souviens des longues “veillades” chez la Béate où parfois, l’hiver, les hommes venaient nous rejoindre. Ils occupaient leurs doigts à pailler les chaises ou à sculpter un coffret ou une planchette de dentelle. C’est sur cette planchette, approximativement de 20 cm de long sur 15 cm de large, que les hommes reproduisaient les initiales de la Vierge, de Jésus-Christ ou de leur bien aimée. Il y avait aussi des croix, des soleils, des lunes, des cercles, des rosaces, des personnages ou des animaux. Cette planchette appelée plioir, souvent en fruitier, servait à enrouler la dentelle autour d’elle, tour après tour, et au fur et à mesure qu’elle se faisait afin qu’elle ne se froisse pas. La planchette, servait aussi, en comptant les épaisseurs de dentelle, à savoir approximativement le nombre de mètres confectionné. En principe, c’était le fiancé, le mari ou le frère qui sculptait la planchette. Par la suite, il s’en est fait le commerce et j’ai même entendu dire, mais c’est peut-être des menteries, en tout cas, ça m’a bien fait rire, qu’aujourd’hui, des antiquaires les vendaient très cher!  Pauvre France

Lors de ces veillades, les langues allaient bon train, mais lorsque la conversation s’égarait, en médisance ou en mauvaises façons, Catherine, qui ne parlait pas beaucoup, intervenait rapidement par un Pater ou un Avé auquel nous répondions automatiquement. Catherine faisait mentir par sa bonté le dicton qui disait que “pour avoir des souliers de bon usage, il faut en faire l’empeigne en rancune de prêtre et la semelle en langue de Béate, vu que ni l’un ni l’autre ne s’use”.


Parfois, un chant s’élevait, repris en choeur. Toujours long, souvent triste, il évoquait Dieu, la Vierge et les Saints, retraçait la vie avec ses cruautés et son réalisme mais aussi ses tendresses et ses douceurs.


Nous, les jeunes, nous préférions des poèmes ou des chansons plus gaies, plus modernes, qui ne plaisaient pas toujours aux vieilles dentellières, nous fredonnions doucement, pour ne pas les contrarier, les couplets de “La Dentellière du Puy”. Après avoir bougonné et critiqué la jeunesse, elles finissaient par se joindre à nous :


Petit fuseau,
Babille,
Sautille
Petit fuseau,
Autour de mon carreau.


Sur mon carreau, je fais de la dentelle,
Dés le matin jusqu’à la fin du jour,
De mon carreau, la garniture est belle,
Rubans, velours le bordent tout autour.


Sur le devant, sous une belle écaille,
De Saint Régis, on peut voir le portrait,
C’est grâce à lui, dit-on que je travaille,
Sous d’autres saints le pourtour disparaît.


Tous les fuseaux, comme des militaires,
Sont alignés autour de mon carreau,
Puis les meneurs viennent prendre les paires,
Les dirigeant comme des caporaux.


Et, vrais pantins pendus à leur ficelle,
Tous ces fuseaux sautillent en chantant
Sous les dix doigts de dame ou demoiselle,
Courant toujours, sans perdre un seul instant.


C’est tout autour d’une roue à fortune
Que le dessin s’enroule et se maintient,
Et chaque fil, de couleur blonde ou brune,
Y vient trouver l’épingle qui le tient.


De ses deux mains, l’agile dentellière
Fait manoeuvrer l’épingle et le fuseau;
Et lentement, une journée entière
Voit s’allonger le bout de son réseau.


Mais que ce soit du lin ou de la laine,
L’or ou l’argent, la soie ou le coton,
Tout s’assouplit, se débrouille sans peine,
Et reproduit le dessin du carton.


Et l’on obtient guipure ou valenciennes,
Russe, Alençon, torchon, trenne ou Cluny,
Les fonds nouveaux et les mailles anciennes,
Tout est possible en dentelle du Puy.


Avec les mains, la langue aussi travaille,
On prie, on chante, on dit son petit mot,
Sur l’oeil voisin dont on cherche la paille,
Et du pied droit on berce le marmot.


Petit fuseau,
Babille,
Sautille
Petit fuseau,
Autour de mon carreau.


Pour nous faire pardonner, nous chantions un vieux, vieux chant dont l’origine se perdait dans la nuit des temps:


Lorsque nous travaillons,
Ensemble nous chantons,
Nos fuseaux font la belle
Et si jolie dentelle.


Nous chantons le Seigneur,
Et notre chant le prie;
Nous chantons en l’honneur
De la Vierge Marie.


Saint Régis nous chantons
Il est notre patron;
Grâce à lui la dentelle
Sera universelle.


Il arrivait aussi que la Louise récite le poème de Joseph Martin. Certains soirs, malgré sa tristesse, nous nous amusions à réciter, à tour de rôle, un de ses treize quatrains et à nous moquer de celles qui se trompaient. Je peux encore les réciter à mes petites-filles, mais elles ne l'écoutent jamais jusqu'à la fin, heureusement pour moi car il arrive que j’en oublie pourtant, ce soir, je me souviens …


La vieille dentellière du Mont d'Anis

Elle était si vieille… si vieille…
Le corps lassé, morte l'oreille,
La dentellière du Velay,
Pour qui je fis ce virelay.


Basse et noire était sa chaumière,
Mais dans ses yeux pleins de lumière,
Empruntée au bleu firmament
Rayonnait une âme d'enfant.


Un jour s'alanguit cette flamme,
Et près de rendre à Dieu son âme,
Envieuse des saints morts,
La vieille, au cœur, eut un remord.



Elle soupirait : mes dentelles,
Vous fûtes, hélas, pour les belles,
Que le malin sait allécher,
Des artifices du péché!


Afin que votre Fils pardonne
Sa servante, Sainte Madone!
Je vais mettre sur mon carreau,
De tous mes cartons, le plus beau.


Puis tisser une écharpe blanche
Que j'irai porter dés dimanche
Entre deux gros cierges bénis
À la Dame du Puy d'Anis.


Combien de temps travailla-t-elle
À la merveilleuse dentelle
En des lacets et nœuds subtils
Croisant, enchevêtrant ses fils…


Longtemps… car, jusque dans la rue,
S'envolait la bonne tenue,
Et voici ce que vit aux cieux
L'humble femme, en levant les yeux,


Ses festons aux blancheurs de cierge
Brodaient le voile de la Vierge.
Et chaque épingle en verre bleu,
Etait étoile du Bon Dieu.


Balbutiant : Vous que je prie,
Quel miracle, Sainte Marie!
La pauvre vieille, doucement,
Mourut là de saisissement.


Comme jamais son âme sage,
N'avait rien vu que son village,
Son embarras, dans ce déduit,
Fut grand d'être seule à minuit!


Mais le chemin fait de dentelle,
À la trame immatérielle,
Blanc comme l'aile d'ariel,
Tout droit, la conduisit au ciel


Les devinettes ou charades venaient ensuite. Le plus souvent, c’était le vieux Pierre qui posait les questions auxquelles il fallait être le premier à trouver la réponse. Il en inventait tous les jours de nouvelles aussi simples que lui. Je me souviens de nos visages concentrés qui nous faisaient pouffer de rire. D’une voix caverneuse, le Pierre commençait :
- Qui cherche sa vie dans le corps de l’homme tandis que celui-ci cherche sa mort? - c’était la puce.
Ou encore
- Mon premier est un habitant des bois, mon second est une préposition, mon tout est un canton de chez nous? c’était Loudes (petit village du Velay)


Ces innocentes distractions nous faisaient rire et laissaient de marbre les grandes dentellières rivées à leur carreau. La soirée s’étirait, les yeux se fermaient, les doigts devenaient raides, les erreurs de croisements survenaient, onze heures avaient déjà sonné. Il était temps de se séparer. On disait une dernière prière. Les dentellières fixaient les fils, d’un tour d’épingle, sur leur carreau et le recouvraient de son tablier de protection, lui aussi solidement fixé au carreau. On se levait en s’étirant, se cambrant, les mains sur les reins, pour effacer l’ankylose. Puis, les fichus posés sur les épaules, le carreau saisi par une main et calé bien à plat contre la hanche pour ne pas trop emmêler les fuseaux, hantise des dentellières, l’autre main tenant la chaufferette, on se quittait en se disant “Adieusias, buona neuï”. La Béate refermait sa porte sur un dernier salut, quelques paroles s’échangeaient encore avant de se séparer.Le village s’apaisait, le village s’endormait.


 
6259 084 visiteurs
Mis à jour le 21 mars 2019
 
Mentions légales-www.itnt.fr
bibliothèquetissuthèquereportagescoin des cartophilesvisite virtuellevente surprisefabrication / réparationformations en ligne nouveauté