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AIGUILLE EN FETE

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CATHERINE LA BEATE DU VILLAGE (2e chapitre)

Je me souviens avec reconnaissance de notre béate. C’était une femme dévouée et simple, restée gaie et naïve comme une enfant, avec des yeux extraordinairement lumineux, on voyait que le mal ne l’avait jamais effleuré.

Elle était arrivée dans notre village bien avant ma naissance. A la mort de la précédente Béate, enlevée par la petite vérole, les anciens s’étaient réunis et avaient dépêché l’un d’entre eux au Puy, chez les Dames de l’Instruction dont la Maison-mère se trouvait rue de Vienne. Les femmes et les enfants du village ne pouvaient en effet rester longtemps sans avoir une Béate.
La supérieure, à qui toutes explications avaient été fournies sur les circonstances de la demande du village, avait été d’accord sur les conditions offertes par celui-ci à Catherine. Elle serait logée dans l’Assemblée*, qui était déjà meublée, et elle recevrait deux hectolitres de blé, du bois de chauffage, quelques livres de beurre, des pommes de terre, du lait et 50 centimes par mois et par élève. La proposition était fort honnête et la Mère supérieure fit venir, dans son bureau, Catherine Brenas qui venait de terminer ses deux ans de noviciat, au cours duquel elle avait acquis le savoir religieux, scolaire et hospitalier nécessaire à sa future mission.


“Le temps est venu de nous quitter ma fille” lui avait-elle dit. « Tu vas commencer ta vie de Béate et rendre les services pour lesquels tu t’es préparée. Prie Dieu comme nous prierons pour toi, garde la foi. Voilà ta lettre d’obédience qui prouve ta capacité d’enseigner et ton livre d’apostolat que tu garderas toute ta vie et que tu n’oublieras pas de rendre lorsque tu partiras vers le Seigneur. Tu liras, chaque jour, dans ce livre que je te confie “Les Maximes et Avis”, les conseils et règles qui organiseront ta vie et ta conduite. Maintenant, va préparer tes affaires et faire tes adieux à tes compagnes. Je te bénis”.

Une heure plus tard, Catherine prenait place dans la carriole prés de l’Ancien avec modestie mais grande joie. Sa petite malle, renfermant son carreau et quelques livres et objets de piété, était attachée à côté de son léger baluchon de toile bleue dans lequel se trouvaient ses quelques vêtements. Elle partait, heureuse, pour une mission dont elle ne reviendrait peut-être jamais. En effet, le plus souvent, les Béates passaient toute leur vie dans le même village et, si Dieu le voulait, y mourraient sinon c’était à l’hospice avec les plus pauvres.

Comme nous les aimions, nos Béates du Velay! Leur nom venait du latin “Benedicta a Deo” et voulait dire “Bénie de Dieu”. Notre pays fut l’unique berceau de cette race de filles au dévouement extraordinaire. Elles faisaient partie d’un tiers ordre, créé vers 1668 par Anne-Marie Martel, selon les directives de l’abbé Tronson à l’époque de l’épiscopat de Monseigneur de Béthune. Anne-Marie Martel, née en 1644, était fille d’un procureur du roi et avocat en la sénéchaussée du Puy. C’était à l’époque du grand roi Louis XIV.

A 23 ans, Anne-Marie Martel enseignait déjà les préceptes de la religion catholique aux malades de l’hôpital Saint Nicolas d’Aiguilhe, puis aux pauvres filles et femmes du faubourg Saint Laurent. Par la suite, elle leur apprendra aussi à faire de la dentelle.
L’idée lui vint alors d’étendre son action dans les villages autour du Puy. Pour cela, elle forma des jeunes filles pour qu’elles puissent, à leur tour, enseigner la lecture, l’écriture, le calcul, le catéchisme et la dentelle dans les campagnes du Velay. Ces jeunes filles “faisaient l’instruction”, aussi la voix populaire les a appelées les “Demoiselles de l’Instruction” puis Béates.
C’est par centaines que ces saintes femmes, mi-religieuses, mi-laïques, indépendantes mais vertueuses, se consacreront à la vie de la plupart des petits hameaux du Velay. Vers 1900, elles étaient encore prés de quatre cents. Comme elles l’avaient toujours fait, elles apprenaient aux filles et aux garçons, le catéchisme, des rudiments de lecture, d’écriture et de calcul. Elles aidaient le curé et le secondaient auprès des mourants. Véritables assistantes sociales avant l’heure, elles accueillaient, consolaient et soignaient.
D’origine rurale, de milieu modeste, la Béate, connaissant la valeur du travail, apportait sa contribution à l’enrichissement du village. Elle le faisait en enseignant la dentelle aux enfants et en dentelant elle-même avec les femmes qu’elle conseillait. Elle s’efforçait aussi et surtout, de maintenir foi et moralité par des exercices de piété.
Ma grand-mère m’avait dit que notre Béate, était arrivée vers la fin du mois de septembre. Elle portait un genre d’uniforme, dont elle a toujours gardé la forme. C’était une longue robe noire plissée, en laine et à larges manches, un bonnet en toile blanche attaché sous le menton par un noeud plat, sans dentelle ni tuyautage, un camail enveloppant ses épaules. Elle portait aussi une capote de taffetas noir, appelée calèche*, aux plis maintenus sur la nuque et dont les larges pans s’attachaient sous le menton pour la retenir contre le vent et la fermer contre la neige ou la burle*. Enfin, elle ne se séparait jamais de sa petite croix d’argent,
Chaleureusement accueillie par le curé et les villageois, elle était immédiatement conduite à sa maison où les présentations et son installation devaient avoir lieu. L’arrivée d’une Béate était un grand jour pour les habitants du village qui éprouvaient satisfaction et joie. Ils s’étaient habillés “en dimanche”. L’Ancien, après un discours de bienvenue, avait présenté les membres de chaque famille avec le sérieux indispensable à cette formalité qui en devenait cérémonie.

“Voilà le Pierre, c’est mon compère. Sa femme, la pauvre Françoise, est morte à la naissance de Paule. C’était une vaillante, honnête et bien chrétienne femme. Voilà aussi son fil Jean et sa femme Claire, une bonne dentellière qui ne rechigne pas à la tâche, puis Jacques son petit-fils qui aide bien et “taconne”* déjà ferme et ses filles qui vont à l’Assemblée.

Hommes et femmes se tenaient raides en attendant que chaque famille soit présentée et clairement située par ses qualités, sa lignée et le nombre de ses enfants. Ils avaient apporté tomes, pommes de terre, lentilles, lard, oeufs, pour faire une bonne manière à la nouvelle Béate. Ils l’avaient trouvée un peu maigriotte, pas fière du tout, bien au contraire, elle avait plu avec son air modeste et courageux.

Catherine écoutait, opinait du chef, souriait. Elle était en réalité fort intimidée par tous ces yeux qui la dévisageaient avec curiosité mais aussi avec beaucoup d’amitié et de respect. Elle avait hâte d’être seule pour reprendre ses esprits, remercier le Bon Dieu de sa chance, s’installer dans sa nouvelle maison et prendre aussi possession du petit jardin où elle pourrait faire pousser quelques légumes.

Cette maison, appelée “l’assemblée” construite depuis bien longtemps par les habitants du village, restait leur propriété. Destinée à loger la Béate, elle servait aussi de lieu de réunion pour tous les villageois. C’était vraiment la maison commune.

Catherine en eût vite fait le tour. Le rez-de-chaussée, éclairé par un fenestrou* à barreaux, blanchi à la chaux n’était composé que d’une seule pièce dans laquelle se trouvait l’unique horloge du village, des bancs, le pétrin dans lequel elle préparera son pain et qui lui servira ensuite de table et un petit vaisselier. Les ustensiles de cuisine sont en nombre réduit, mais le seau pour aller chercher l’eau au puit est en bonne place ainsi que la cruche. Dans un coin, accrochée au mur, une petite étagère supportait une statuette représentant la Sainte Vierge encadrée de deux chandeliers. Un escalier intérieur, presque une échelle, menait à la pièce avec fenêtre du premier étage, son domaine privé. Un lit clos fermé, par un rideau, équipé d’une paillasse remplie de feuilles de hêtre, de quatre draps de grosse toile et d’une épaisse couverture de laine grossière, une chaise, une petite table, un coffre rustique et un foyer constituaient désormais le cadre dépouillé de sa nouvelle vie. Cette maison carrée, construite en lave, était surmontée sur l’un des bords du toit, de deux montants en fer. Entre ceux-ci, une modeste cloche était accrochée dont la corde pendait le long du mur.

Catherine connaissait par coeur son livre des Préceptes. “Elle devra se tenir dans l’obscurité de sa maison et n’en sortir que pour aller à l’église, auprès des malades et des mourants ou pour les raisons indispensables dues à sa tâche. Elle ne devra point aller manger dans aucune famille ni même à la cure sans raisons particulières et sans l’autorisation de sa supérieure.”

Puisque Catherine allait se consacrer au village, le village allait subvenir à ses besoins comme il l’avait été convenu entre la mère supérieure et l’Ancien. La petite somme d’argent que les familles allaient lui donner par enfant gardé et instruit devait lui permettre de se nourrir et se vêtir toute l’année. On n’était pas riche dans les campagnes en ce temps là et, il arrivait, bien souvent, que les familles ne puissent lui donner le moindre sou pour garder leurs nombreux enfants. Catherine n’en parlait jamais et, vivant frugalement, elle n’avait pas de gros besoins. Toutefois, l’honneur du village, voulait que sa Béate soit en bonne santé, heureuse et traitée avec amitié et respect.

Petit à petit, Catherine, partageant peines et joies du village, faisait de plus en plus partie des familles et malgré les Préceptes participait à toutes les fêtes : mariages, naissances, communions. Son emploi du temps était invariable du premier de l’An à la Saint Sylvestre et servait de repères aux habitants. Elle se levait à cinq heures du matin, faisait sa toilette et le ménage et partait écouter la messe au bourg. A son retour, elle allumait la feu et préparait son déjeuner. Dés sept heures l’été, huit heures l’hiver, elle faisait tinter la cloche pour signaler le début des cours. La jeunesse pénétrait dans la pièce principale et la journée commençait par une prière récitée en commun.

Les jeunes filles étaient divisées en deux groupes : les jeunes apportaient leurs livres de classe et leur carreau de dentelle, les anciennes uniquement leur carreau. Pour les premières, la Béate faisait alterner enseignement et formation à la dentelle, tandis que leurs aînées faisaient de la dentelle et des exercices de piété.

Quelques tout petits garçons, trop jeunes pour aller travailler dans les champs, étaient confiés à la Béate, ils étaient installés dans un coin de la salle où ils devaient rester tranquille.

En général, la Béate apprenait les premiers croisements de fuseaux aux petites filles et parfois aux petits garçons. Leur mère, trop occupée par les nombreux travaux de la ferme, épuisée par de multiples grossesses, consacrait le peu de temps libre qui lui restait dans la journée, à produire de la dentelle afin d’améliorer leurs maigres revenus.

A dix heures, l’élève la plus âgée sortait pour aller tirer la corde de la cloche qui résonnait longuement sur le village et les champs. Ce tintement avertissait les mères de famille qu’il était l’heure de préparer le repas de la maisonnée. A onze heures et demie, la cloche rappelait que c’était l’Angélus et qu’il convenait d’adresser une prière à Dieu. C’était l’heure également où, l’été, les femmes portaient le repas aux travailleurs des champs. Les enfants quittaient l’Assemblée à midi.

Les enfants rentraient chez eux pour le repas. Ces repas rassemblaient parfois plusieurs générations : grands-parents, parents, enfants et quelques oncles et tantes non encore mariés. Il n’était pas rare de compter dix, douze voire quatorze personnes et plus encore autour de la table. C’était toujours l’Ancien ou, lorsqu’il était trop vieux, son fils aîné qui donnait le signal du début et de la fin du repas en ouvrant ou fermant son couteau. Le repas était aussi frugal que celui de la Béate, pommes de terre, chou, lard, fromage.

A treize heures, la classe reprenait jusqu’à dix-huit ou dix neuf heures selon les saisons. Les enfants rentraient rapidement chez eux pour aider, selon leurs forces, aux travaux de fin de journée. La Béate rangeait, préparait son repas, fait le plus souvent d’une soupe et d’un morceau de fromage, et récitait ses prières. Une ou deux heures plus tard, la cloche appelait les femmes et les filles plus âgées pour la veillade.

Elles arrivaient les unes après les autres avec leur carreau et leur chaise par groupe de quatre ou cinq et s’installaient autour d’un guéridon à trois pieds, la “tsabre”, chèvre en français, ou table au centre de laquelle se trouvait une lampe à huile, en cuivre, appelée “chaleil”. Des “delhis”” ou boules de veillées, bouteilles rondes remplies d’eau pure, étaient placées tout autour de cette source lumineuse. Chaque dentellière installée face à la boule recevait un rayon de lumière qui, venant de la lampe et traversant la boule d’eau, éclairait précisément et intensément son métier.

Penchées sur leur carreau, les dentellières allaient ainsi, jusqu’à onze heures, épingle après épingle, centimètre après centimètre, tour de roue après tour de roue, denteler des dizaines de mètres. Pour combattre le froid du Velay, multiplié par le maigre chauffage et la nécessaire immobilité due au carreau posé sur les genoux, elles amenaient une chaufferette remplie de braises sur laquelle elles posaient leurs pieds en la glissant sous leur jupe. Cette chaufferette, si elle était source agréable de chaleur, leur occasionnait des brûlures et des crevasses terribles.

Catherine allait de l’une à l’autre, prodiguant conseils ou critiques, Les femmes suspendaient parfois leur travail pour discuter des difficultés d’un point qui requérait l’attention de toutes. Mais c’était chose rare; les doigts jamais ne s’arrêtaient et l’air crépitait du bruit des centaines de fuseaux qui s’entrechoquaient. De temps en temps, le grincement du dévidoir rompait cette harmonie et se faisait entendre. Une dentellière était en train de “vuider” du fil sur ses fuseaux.

Certaines, les “coqs”, faisaient de la dentelle supérieure, les autres se contentaient de dentelles simples appelées “bon marché” ou “BM” ou encore de “rue”. Ce genre de dentelles étaient aussi confectionnées par les enfants ou les vieilles au regard presque éteint, qui dentelaient aussi machinalement qu’elles égrenaient leur chapelet.

Les dentelles avaient alors des noms surprenants. Selon leurs dessins, on les appelait pastille, chemin de fer, soleil, pou, coquille, trou-trou grisard, pointue, lorgnon. Parfois, des modèles étaient désignés par le nom d’un de nos villages qui voulaient ainsi se monter le cou et se faire connaître comme les célèbres Valenciennes, Chantilly, Alençon ou Argentan. Pauvres de nous!

Pourtant les “combats de Vorey”, les Chomelix”, les “Valenciennes du Béages”, “les Modes d’Allègre” les “Neiges de Saint Paulien”, les Brides de Langeac”, les “Fay à dents de rat”, les “Merlins à mouches de Retournac”, les “Roses à feston de Craponne”, les “Brives”, les “Monistrolles”, les “Chomelines” ou “Laussonnes” connurent un certain succès local.

Enfin, les plus simples, celles qui se faisaient toutes seules, portaient des noms de prières : “avé”, “rosaire”, évangélète”, “pater”.

J’ai passé ma petite enfance auprès de ma Béate qui, ne possédant rien, nous donnait tout.

Ma mère, puis Catherine, m’ont appris le catéchisme en même temps que la dentelle, les prières, la lecture et le calcul. Je suis maintenant vieille, si vieille, ma pauvre tête a oublié bien des choses, mais mes lèvres savent encore prononcer les oraisons de mon enfance et mes doigts faire se croiser les fuseaux.

 

 

 

 
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Mis à jour le 21 mars 2019
 
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