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63 rayons de miel et ce n'est que le début...

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Reportages

MARIE LA DENTELLIERE (1er chapitre)

 

Je suis née dans la dentelle…

Ma grand-mère, mes tantes, ma mère, mes sœurs, les amies et les voisines étaient toutes dentellières. Mais c’était ma vieille grand-mère, Julie, qui était la plus douée du village. Elle connaissait le secret d’anciens points oubliés : grilles tournées, points d’esprit en relief, guipure fine, valenciennes, ganse princesse. Pour cette raison, elle avait été surnommée « Le coq ». C’était vraiment une grande artiste.
Dans cet environnement sonore, il était normal que, toute petite encore, le premier son que j’ai pu reconnaître et localiser fut le cliquetis des fuseaux. Par la suite, je l’ai associée au pianotement ou au martèlement de la pluie : pluie d’averse qui roule fort, ondée légère ou hésitante, pluie continue, monotone.
Enfant, je m’endormais bercée par ce doux bourdonnement que les voix assourdies de la parenté accompagnaient longuement dans la nuit. Le chant des fuseaux, preste ou lent, précautionneux ou saccadé, triomphant ou épuisé, était le reflet de la vie de la dentellière avec ses joies, ses peines, sa fatigue. Plus présent que le chant du grillon, c’était l’âme de la maison.

J’ai conservé une grande tendresse pour ma première maison, la maison de mon enfance. Mon « oustau », aux murs faits d’énormes blocs de laves imparfaitement équarris, pouvaient défier la dureté du climat et l’érosion du temps. Situé à la sortie du village, sur le plateau vellave, il donnait une impression de solidité, de sécurité, presque d’éternité. Pour ceux qui ne savent pas regarder, mon oustau pouvait sembler triste et austère, je savais pourtant qu’il n’en était rien. Chaque bloc de lave avait une couleur différente : bleu, anthracite, vert foncé, rouille. Par endroit, un lichen tenace illuminait de mille éclats de soleil chacune de ses moindres infractuosités.
Le toit, recouvert de lauzes épaisses, bleu sombre, était surmonté d’une cheminée protégée de la pluie et de la neige par une solide planche, posée sur quatre briques, et maintenue par une grosse pierre.
Les fenêtres, baraudées, étaient étroites et peu nombreuses afin de mieux conserver la chaleur pendant les longs hivers et la fraîcheur pendant les mois d’août torrides.
La porte d’entrée, un peu basse, s’ornait d’un linteau de pierre sur lequel se lisaient encore les initiales de noms d’ancêtres oubliés.
Le rez-de-chaussée d’une partie de la maison était destiné aux animaux, tandis que la partie haute était réservée à la paille et aux grains. Pour y accéder, un « montadou » en maçonnerie avait été construit perpendiculairement à la grange. Recouvert de terre, il abritait le cochon que nous allions manger et celui que l’on allait vendre.
La salle commune représentait le vrai cœur de la maison. Après la mort de mes grands parents, ma mère et les années l’ont petit à petit transformée. Pourtant, c’est l’ancien décor qui me revient en mémoire lorsque j’évoque ces temps lointains.
La grande cheminée, surmontée du crucifix, portait sur son manteau de pierre à l’arc surbaissé, des signes incompréhensibles, Elle était l’abri sûr dans lequel les chaises basses attendaient la veillée ; la soupe y cuisait tout le jours bien lentement. Le sol, qui, à l’origine simplement dallé, avait été cimenté, Le plafond, noirci par la fumée, avait des poutres sur lesquelles de grosses pointes étaient fichées. L’hiver, du lard, du jambon et des saucissons y étaient suspendus.
Des lits clos plaqués contre un mur faisaient pendants au buffet surmonté d’un vaisselier. Une longue table occupait le milieu de la pièce et recelait un tiroir à l’une de ses extrémités. Cette extrémité revenait de droit à mon grand père. Il était le seul à s’asseoir dans un genre de fauteuil paillé tandis que nous partagions les bancs placés de part et d’autre de cette table. Dans un coin, la pendule à balancier et poids en cuivre, raide dans son habit de bois sans décor, égrenait bruyamment les minutes qui fractionnaient notre temps.
Bien que blanchie à la chaux, la salle commune n’était pas lumineuse. La lumière n’entrait, dans la journée, que par deux petites fenêtres. L’été, la porte, ouverte sur l’extérieur, lui ajoutait un peu de clarté. L’hiver, deux lampes accrochées aux poutres éclairaient parcimonieusement la pièce.

Maintenant, l’oustau appartient à l’un de mes petits-neveux. Mais pour moi, comme pour mes frères et sœurs encore vivants, elle reste notre point d’ancrage, notre référence, le lieu de nos racines.
Chaque fois que nous le pouvons, nous nous y retrouvons. Il y a cinq ans, notre famille s’était rassemblée une belle journée d’été. Malgré quelques absences, nous étions encore soixante à prier dans l’église de notre village et à nous réunir pour partager le repas, les anciens dans la grande salle, les autres générations dans la cour. Quant aux petiots, ils courraient dans les champs comme nous l’avions fait naguère.

 
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Mis à jour le 16 aout 2019
 
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